Quelque chose est en train de se produire en dessous des radars.
Une partie croissante de la population est entrée dans un long processus d’autonomisation. Pas l’autarcie. Pas le fantasme survivaliste avec trois boîtes de conserve et un groupe électrogène dans la cave. Pas davantage l’individualisme libéral repeint aux couleurs de la débrouille.
Non.
Une réaction nécronomique parfaitement rationnelle.
Quand les institutions ne garantissent plus la sécurité économique, quand l’État prélève mais protège de moins en moins, quand le travail ne garantit plus l’ascension sociale et que l’épargne elle-même devient une variable d’ajustement, les individus commencent mécaniquement à chercher ailleurs ce que le système ne leur fournit plus.
Ils s’autonomisent.
Et cette autonomisation répond à une autre sécession, beaucoup plus ancienne : la sécession des élites.
Car les élites sont parties les premières.
Elles ont quitté mentalement le territoire avant même d’en quitter fiscalement certaines frontières. Elles se sont progressivement désintéressées des classes populaires, puis des classes moyennes, puis, finalement, de cette vieille abstraction devenue encombrante : le bien commun.
Le résultat est maintenant visible.
On n’écoute plus.
On n’écoute plus les politiques.
On n’écoute plus les intellectuels.
On n’écoute plus les journalistes.
Et ce phénomène est beaucoup plus important qu'une simple « crise de confiance ».
Hier encore, les sociétés attendaient de leurs élites une explication du monde. Elles leur accordaient ce privilège parce qu’existait, implicitement, un contrat : ceux qui disposaient du savoir, du pouvoir, des institutions et des médias devaient produire une représentation du réel utile à l’ensemble de la société.
Le récit descendait d’en haut.
L’universitaire expliquait.
Le journaliste traduisait.
Le politique décidait.
Le citoyen pouvait contester, mais il reconnaissait encore l’existence de cette chaîne de légitimité.
Cette chaîne est cassée.
Le citoyen ordinaire découvre désormais quelque chose de beaucoup plus inquiétant que le mensonge : ceux qui dirigent ne comprennent plus nécessairement le monde qu’ils administrent.
Et les prescripteurs d’opinion ne sont pas davantage protégés.
Ils parlent inflation pendant que les gens regardent leur ticket de caisse.
Ils parlent croissance pendant que disparaissent les commerces.
Ils parlent plein-emploi pendant que le travail se précarise.
Ils parlent transition pendant que monte la facture.
Ils parlent résilience pendant que ferment les services.
Deux réalités commencent ainsi à cohabiter : la réalité statistique d’en haut et la réalité vécue d’en bas.
Et lorsqu’une société en arrive là, ce n’est plus seulement une crise politique.
C’est une crise de production du réel.
Voilà peut-être le grand basculement du XXIe siècle.
La fin du monopole vertical du récit.
Pendant des décennies, le pouvoir économique contrôlait largement le pouvoir symbolique : posséder les institutions, les médias, l’expertise et les diplômes permettait aussi de déterminer ce qui était raisonnable, moderne, sérieux ou simplement dicible.
Mais la machine se dérègle.
Le narratif officiel continue de descendre.
Seulement, en bas, personne ne le réceptionne plus comme avant.
Alors d’autres récits apparaissent.
Fragmentaires.
Locaux.
Parfois faux, parfois délirants, parfois extraordinairement lucides.
Ils circulent horizontalement, de téléphone en téléphone, de groupe en groupe, de territoire en territoire.
Le peuple ne demande plus seulement : « Que faut-il penser ? »
Il commence à demander :
« Pourquoi devrais-je encore vous croire ? »
C’est là que commence la véritable sécession.
Pas celle des élites.
La seconde.
La sécession cognitive des classes populaires et moyennes.
Elles commencent à fabriquer leurs propres explications, leurs propres réseaux, leurs propres solidarités, parfois leurs propres économies.
Autrement dit, après avoir perdu progressivement le monopole de la richesse, le citoyen tente de reprendre quelque chose de plus fondamental :
le monopole de l'interprétation de sa propre existence.
Le prochain grand récit collectif ne descendra peut-être donc plus des ministères, des rédactions ou des amphithéâtres.
Il remontera.
Du travail.
Du prix de l’énergie.
Du logement.
Du salaire.
De la dette.
Du territoire.
De cette zone immense que les gestionnaires du monde avaient fini par considérer comme périphérique.
Le bas.
Les élites ont fait sécession du peuple.
Le peuple est maintenant en train de faire sécession de leur récit.
Et entre les deux s’ouvre le véritable territoire politique du XXIe siècle.
