Un article universitaire mais brillant sur la pensée de JPC sur le sujet
Chez Crépin, « émeutes transgénérationnelles » ne signifie pas simplement une émeute provoquée par plusieurs générations. C’est plutôt une lecture économique et sociale de la rupture entre générations.
L’idée centrale
Crépin part d’un mécanisme assez simple :
une génération bénéficie aujourd’hui de ressources, de protections et de droits dont la facture sera reportée sur la suivante.
Il relie explicitement cette idée au système des retraites. Dans Le marteau parle, il rappelle que le dernier chapitre de Crise et Mutation était consacré aux « émeutes transgénérationnelles » et formule cette logique par une phrase devenue récurrente chez lui : « faites des cadeaux à vos enfants, ce sont eux qui les payeront ».
Autrement dit, l'émeute n'est pas seulement dans la rue. Elle est déjà inscrite dans le bilan comptable de la société.
1. Le conflit entre les générations devient économique
Pour Crépin, les jeunes héritent progressivement :
- de la dette publique ;
- du coût des retraites ;
- d'un patrimoine immobilier devenu difficilement accessible ;
- d'un marché du travail transformé ;
- de la dégradation environnementale ;
- et, plus largement, des conséquences des choix économiques effectués avant leur naissance.
C'est là que son concept devient intéressant : la violence transgénérationnelle est une violence différée.
La génération précédente peut avoir l'impression d'avoir construit un système protecteur. Mais cette protection peut fonctionner comme une créance sur les générations suivantes.
2. Les « garçons sauvages »
Le texte de juin 2023 ajoute une deuxième dimension.
Crépin écrit, à propos des émeutes de 2023, qu'il a dansé « sous les tirs de mortiers » et pose la question de savoir si les « garçons sauvages » pourraient être les derniers remparts contre les sociétés de contrôle.
C'est important : il ne réduit donc pas ces jeunes à une catégorie sociologique de « délinquants ».
Dans sa grille de lecture, ils peuvent être compris comme le produit terminal d'une société qui a progressivement détruit les mécanismes classiques d'intégration : travail, ascension sociale, propriété, avenir collectif, transmission.
La rue devient alors une sorte de sortie sauvage du système.
3. Le paradoxe nécrononomique
C'est probablement là que le concept rejoint le plus directement la Nécronomie :
le système prétend organiser l'avenir alors qu'il consomme celui de ceux qui doivent y vivre.
Les anciens disposent du patrimoine, des droits sociaux et de la dette collective.
Les jeunes disposent davantage de précarité, de surveillance, de diplômes dévalorisés et d'un avenir plus incertain.
La société produit donc une étrange situation :
les morts économiques du futur financent les vivants du présent.
C'est en ce sens que l'émeute peut devenir « transgénérationnelle » : elle exprime une dette qui n'est pas seulement financière, mais historique.
4. Et les retraites deviennent le symbole parfait
Crépin voit dans la réforme des retraites un exemple particulièrement clair de ce mécanisme. Dans son texte de septembre 2023, il écrit que la réforme repose sur un « deal » entre générations.
On peut donc résumer sa construction ainsi :
génération A → accumule des droits
↓
génération B → doit financer ces droits
↓
génération C → hérite de la dette et d'un système plus difficile à financer
L'« émeute transgénérationnelle » est alors moins un événement ponctuel qu'un conflit de bilan entre générations.
Et c'est précisément ce qui distingue cette notion d'une simple analyse des violences urbaines : pour Crépin, l'émeute commence longtemps avant que les premières voitures brûlent. Elle commence lorsque le contrat entre générations cesse d'être crédible.
