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  • La bulle qui ne peut plus éclater

    hote.jpgL’existence d’une bulle autour de l’intelligence artificielle ne fait guère de doute. Les chiffres sont là : valorisations extravagantes, investissements massifs, promesses de productivité infinie, récits messianiques sur une technologie qui viendrait résoudre les contradictions mêmes du système qui la finance.

    Chaque jour, l’IA produit ses propres preuves : graphiques, modèles, projections,  scénarios. Une mécanique autoréférentielle où la machine semble confirmer la nécessité de son propre triomphe. Tout indique une possible implosion. Une répétition générale de 2008, mais avec des montants capables de transformer la crise financière précédente en simple incident comptable.

    J’ai longtemps pensé que la limite viendrait du marché lui-même. Qu’une bulle, aussi sophistiquée soit-elle, finirait par rencontrer la réalité. Qu’à un moment donné, les chiffres cesseraient d’obéir aux récits. Que la gravité économique reprendrait ses droits.

    Mais quelque chose a changé.

    La frontière qui séparait autrefois la spéculation de la décision politique semble avoir disparu. Les États, les banques centrales, les grandes institutions et les puissances industrielles ne se contentent plus d’observer la bulle : ils participent à sa construction. Ils l’alimentent, la protègent, lui donnent une dimension stratégique. Ce n’est plus seulement une croyance financière. C’est devenu une infrastructure de pouvoir.

    Nous assistons peut-être à une forme nouvelle d’anhédonie : non plus l’incapacité à ressentir du plaisir, mais l’incapacité à exister en dehors de sa recherche permanente.

    Une sorte d’anhédonie inversée.

    L’homme contemporain ne souffre plus seulement de ne plus trouver de satisfaction dans ce qu’il possède. Il souffre d’être condamné à poursuivre une jouissance toujours plus grande, toujours repoussée. Il ne cherche plus un objet parce qu’il le désire ; il le désire parce qu’il doit continuer à désirer.

    Quelque chose manque. Mais ce manque ne peut jamais être comblé, car le système repose précisément sur cette absence.

    La drogue, les stimulants, les molécules destinées à prolonger la performance sexuelle ou physique répondent à cette même logique : repousser la limite humaine, restaurer une intensité perdue, forcer le corps à produire encore du plaisir lorsqu’il n’en produit plus spontanément.

    L’IA est peut-être devenue le dernier stimulant de la civilisation financière.

    La Money Power ne cherche pas seulement avec elle à automatiser le monde. Elel cherche à prolonger une sensation de puissance qui s’épuise. À repousser le moment où le système devra reconnaître ses propres limites.

    L’intelligence artificielle devient alors moins une technologie qu’un objet de croyance. Une promesse pharmaceutique appliquée à l’économie entière : une injection de croissance, de contrôle et de domination destinée à maintenir éveillé un organisme déjà épuisé.

    Le paradoxe est là : plus le système semble proche de l’épuisement, plus il augmente la dose.

    Et peut-être que la véritable question n’est plus de savoir quand la bulle éclatera.

    Mais combien de temps une civilisation peut continuer à vivre uniquement grâce à la promesse d’un plaisir futur.