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Necronomie Power

  1. necro_edited.jpgDans nos cités d’Europe moribondes, où s’épuisent jusqu’à leurs derniers contacts les races, les lignées et les âges, vous rencontrerez, mêlées dans la même poussière, les victimes des grands phénomènes économiques et celles des drames individuels. Mais il en existe d’autres, plus silencieux, plus difficiles à nommer : les amants des longs sommeils sans rêve, ceux qu’un mal sans visage ronge lentement, et pour lesquels le bonheur ne signifie plus qu’une étrange Mort-dans-la-Vie.

Et surtout, au fond du champ clos du corps obscur, s’affrontent sans trêve les deux immortels ennemis : le vouloir-vivre et le non-agir, la volupté des puissances conquérantes et les voluptés plus perfides du vouloir qui s’éteint, comme un soleil malade dans les funèbres couchants de l’esprit.

Chez les hommes triplement marqués de mon signe, vous retrouverez les traces de cette antinomie à tous les degrés de l’échelle humaine. Depuis les avachis héréditaires, pour lesquels le recours aux drogues n’est souvent qu’une réaction instinctive contre le non-sens d’une existence déjà tarie, jusqu’aux êtres dont la sensibilité suraiguë transforme chaque contradiction intérieure en catastrophe métaphysique.

Car certains êtres portent en eux deux mondes ennemis. Leur conscience devient tour à tour exaltation fulgurante et douleur absolue ; elle monte vers des régions où l’esprit semble toucher le ciel, puis retombe dans des abîmes où toute lumière paraît mensonge.

Chez quelques prédestinés, cette crise atteint une intensité monstrueuse. Non qu’ils soient monstrueux par leurs actes, mais parce qu’ils portent au fond d’eux-mêmes leur propre condamnation : un élément surhumain qui excède leur époque, la contredit, la dévore. Fulgurations de l’intelligence, visions qui brûlent la raison, énergie physique démesurée : il suffit parfois d’un seul de ces dons pour désaxer magnifiquement toute une existence.

Alors commence le scandale.

Parce que ces êtres ne peuvent plus se conformer au jugement universel du commun, leurs gestes deviennent irréductibles aux catégories ordinaires. La société, incapable de comprendre ce qui la dépasse, se protège par le vieux rite de l’exclusion. Elle trace autour du maudit un cercle invisible ; elle l’enferme dans sa différence...

Ils ignorent pourtant que les psychiatres des démocraties de Marché ont donné le nom de cyclothymiques économiques à certains de ces êtres dont l’existence semble gouvernée par une mécanique infernale : alternance des états bas et des états hauts, enthousiasme et dépression, illumination et nuit, expansion de l’être et désir d’abolition.

Mais celui qui a connu la profondeur véritable de ces dépressions économiques sait qu’elles ne ressemblent pas à une simple tristesse. Elles sont une descente. Un effondrement des significations. Une chambre intérieure où chaque pensée devient pierre, où le temps lui-même paraît avoir renoncé à avancer.

Et souvent, lorsque la nuit devient totale, l’esprit commence à considérer le suicide économique non comme une délivrance, mais comme la dernière porte encore visible dans le mur.

C’est ici que s’ouvre notre seuil.

Car nous ne fonctionnons déjà plus selon les anciennes économies du monde. Nous entrons dans le règne de la Nécronomie future : non pas le culte vulgaire de la mort économique mais l’organisation nouvelle d’une civilisation où le déclin, l’épuisement, la fascination du néant et la volonté de puissance cessent d’être des accidents pour devenir les forces mêmes qui gouvernent les hommes.

La Nécronomie vient.

Et ceux qui l’ont pressentie vivent déjà dans son ombre.

 

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