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  • un extrait de Crise et Mutation ET UNE XPLICATION DE LONDON'S BURNING

    Crise et mutation (suite et fin)

    Il y a quelques jours, nous avons publié deux extraits d’un livre-dialogue, insolite et inclassable, qui vient de paraître, « Crise et mutation » (Editions Charles Antoni – L’Originel, janvier 2010).

    En voici un troisième et dernier passage, dû à Jean-Pierre Crépin, ex-associé du groupe de marketing HighCo, spécialiste de la mutation consommateur citoyen, auteur du blog Nécronomie, sur lequel il chronique la crise après l’avoir annoncée dès 2005.

    « L’individu ayant abandonné sa liberté au profit du social, peut, en cas de retournement, se déchaîner contre ce qu’il adulait jusque-là. » (Charles Antoni)

    Certes, mais depuis la chute des idéologies, Charles, je pense que les insurrections auxquelles nous aurons droit seront d’un autre ordre ou plutôt le prolongement de celui-ci.

    Nous sommes devenus les sous-produits d’un mode de vie érigé en tant que culture : le consumérisme et la culture des Marques devenus philosophie de vie.

    Les émeutes de la Gare du Nordavaient donné lieu à des commentaires, où il s’agissait de déterminer si nous étions en présence d’une révolte sociale, ou d’actes de délinquance. Un syndicat de police nous certifiant que nous étions en présence de délinquants, puisqu’il y avait eu pillage d’un magasin de chaussures.

    Permets-moi, cher Charles, de te livrer mon analyse qui, pour personnelle et originale qu’elle soit, me semble tragiquement lucide.

    Petit rappel historique de la chaussure et des révoltes sociales chez les tribus modernes :

    Teddy Boy et Rocker : Creepers et Santiags

    Punk et Skinhead : Rangers et Doc Martens (initialement chaussures des ouvriers)

    Après la chute des idéologies, dans un monde bouleversé par la mondialisation, le consumérisme est soudain apparu triomphant.

    Le Hip Hop, et la révolution culturelle qui suivit, sont le premier exemple d’une révolution consumériste orientée « pouvoir des Marques ».

    Il n’avait jamais existé, à ce jour, de révolution culturelle et musicale aussi profitable pour les Marques, sans qu’elles aient, pour la plupart, hors sponsoriser les leaders, à communiquer réellement avec ce segment.

    Les rappeurs sont la première génération d’artistes post idéologies à savoir monétiser leur talent et leur image, car ils perçoivent la monétisation comme la garantie de leur indépendance.

    Les marques vont donc accompagner la révolution sans que personne n’y trouve à redire :

    Public Enemy : Adidas

    Joey Starr : Nike

    Passi : Reebok

    Dans « Ma France à moi », Diam’s définit la jeunesse comme suit : « elle vit à l’heure américaine KFC, MTV base, Foot Locker, MacDo. »

    « Les marques sont omniprésentes dans notre culture… », remarque MC Solaar.

    Stomy Bugsy, Arsenik et Doc Gyneco partagent avec Sarkozy l’amour de Lacoste, la marque au crocodile…

    Tout le monde se souvient de Joey Starr, invité du « Monde de Léa » de Paul Amar, sur France 2, qui avait refusé de se débarrasser de son bandeau Ellesse. Le lendemain de l’émission, 50 000 bandeaux furent produits en urgence et la marque décolla dans les années qui suivirent…

    C’est toute la difficulté d’Olivier Besancenot (fonctionnaire révolutionnaire), hostile à la société de consommation, de porter un message dans des territoires de marques extrêmement forts comme le sont les banlieues.

    Sous cet angle, il est donc légitime que l’expression d’une révolte sociale se solde par un pillage de magasin de chaussures.

    En cela, nous pouvons considérer que nous avons assisté, à la Gare du Nord, à une émeute consumériste révolutionnaire, menée par des gens qui n’avaient plus accès à la culture Nike et Adidas…

    Il existe par ailleurs des émeutes légales, appelées « ouverture des soldes » : ainsi, récemment, un employé de la célèbre chaîne de supermarchés Wal-Mart a littéralement été piétiné à mort par une foule en délire, qui voulait absolument profiter des rabais proposés ce jour-là.

    Peu importe que le produit soit fait ici ou là par des enfants ou des esclaves ou des travailleurs pauvres.

    Le consommateur n’en prend acte, prisonnier qu’il est d’un marketing localisé qui n’a eu de cesse de vouloir nous uniformiser en goûts et en couleurs, pour se transformer en Marketing mondial, unique moyen de faire des économies à grande échelle en diffusant partout les mêmes campagnes. La consommation n’étant que notre seul destin planétaire, notre seul avenir commun.

    Derrière chaque acte d’achat se dissimule un plan social : cesser d’acheter tel produit, c’est mettre en danger des salariés ici ou ailleurs… On nous exhortera bientôt à consommer pour sauver des emplois, ainsi que cela se pratique couramment au Japon (voir Toyota).

    Quand l’addiction se marie à la nécessité, on se soutient soi-même en soutenant l’économie.

    Tel est le destin du consommateur salarié-zombie dans les démocraties de Marché, où le droit de vote est moins important que l’acte d’achat et où ce que nous faisons, individuellement, pèse moins sur notre avenir commun que les achats que nous effectuons.

    Dans les mois qui viennent, nous constaterons que jamais dans le temps et dans l’espace planétaire, le désespoir d’avoir à survivre, au lieu de vivre, n’aura été aussi grand.

    Jamais, non plus, tant de populations n’auront été, en simultané, la proie du désarroi et de la peur.

    Une mutation s’annonce. Elle marque la fin d’un très long cycle qui aura duré soixante ans.

    Dans cette atmosphère naissante de fin du monde, l’économie épuisée s’emploiera avec zèle à amasser ses ultimes bénéfices…

    Que peuvent valoir les actions de banques sauvées par des contribuables ?

    L’illusion du libre choix et la promesse d’un bonheur immédiat, payable à tempérament, sont définitivement mortes et enterrées, pour le plus grand nombre.

    Que restera-t-il des illusions engrangées par une société qui identifiait le bien-être à la consommation, une fois que la régression sociale et la baisse du pouvoir d’achat fermeront les portes du paradis de pacotille promis aux jouissances salariales ?

    A quoi aura abouti la valeur travail, si longtemps proposée à l’admiration des foules, si ce n’est à la perte du bonheur dans les démocraties de marché ?

    Valeur du travail = Bien-être

    Consommation = Culture

    Ainsi fonctionnent les démocraties de Marché.

    (04 février 2009)

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