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  • Le lapin, le renard et la dette

    RENARD.jpgLe national-libéralisme est une machine.

    Une machine à fabriquer du souverain avec de la dette.

    Elle commence par promettre la nation.

    Elle finit par présenter la facture.

    Entre les deux, elle parle beaucoup.

    C’est même à cela qu’on reconnaît l’État moderne : il explique très bien ce qu’il ne peut plus faire.

    La nation est souveraine.

    Bien sûr.

    À condition que les marchés soient d’accord.

    Le peuple décide.

    Évidemment.

    À condition que la décision ne coûte rien.

    Les frontières sont sacrées.

    Sauf pour les capitaux.

    Le territoire est inviolable.

    Sauf pour les marchandises.

    La souveraineté est imprescriptible.

    Sauf pour les créanciers.

    Voilà le progrès.

    On a conservé les mots.

    On a externalisé le pouvoir.

    La globalisation a supprimé les distances.

    La dette a supprimé les choix.

    Et l’État est resté.

    Il reste toujours quelqu’un pour annoncer la mauvaise nouvelle.

    Avec un drapeau derrière lui.

    C’est plus solennel.

    On gouverne désormais avec deux discours.

    Le premier s’adresse au peuple.

    Nous sommes maîtres chez nous.

    Le second s’adresse aux marchés.

    Rassurez-vous.

    Nous ne le sommes pas.

    Le premier promet la protection.

    Le second garantit la solvabilité.

    Entre les deux, il y a l’électeur.

    C’est-à-dire celui qui choisit.

    Jusqu’à ce que la facture arrive.

    Le national-libéralisme a découvert une chose admirable :

    on peut rendre un peuple impuissant sans lui retirer le droit de vote.

    Il suffit de lui laisser le sentiment qu’il commande.

    Le sentiment est gratuit.

    Le pouvoir, non.

    Alors on ressort l’identité.

    L’identité ne coûte presque rien.

    Un drapeau suffit.

    Un hymne.

    Un ennemi.

    Une frontière.

    Une vieille photographie.

    La nostalgie est une politique publique particulièrement économique.

    Elle ne nécessite aucun investissement.

    Le lapin adore ça.

    On lui montre la frontière.

    Il regarde la frontière.

    On lui dit : voilà votre problème.

    Il acquiesce.

    Pendant ce temps, le renard passe.

    Le renard capitaliste ne regarde pas les frontières.

    Il regarde les rendements.

    Il ne demande pas :

    « Qui êtes-vous ? »

    Il demande :

    « Combien ? »

    C’est une question beaucoup plus efficace.

    Le lapin cherche son identité.

    Le renard cherche son rendement.

    Le lapin veut retrouver le monde d’hier.

    Le renard veut posséder celui de demain.

    Le lapin brandit son drapeau.

    Le renard ouvre son compte.

    Le lapin proteste.

    Le renard capitalise.

    Le lapin vote.

    Le renard arbitre.

    Il n’y a pas de complot.

    C’est plus simple.

    Il y a un système.

    Un système n’a pas besoin de conspirer.

    Il suffit qu’il fonctionne.

    Le national-libéralisme fonctionne précisément parce qu’il entretient la contradiction.

    Assez de mondialisation pour rendre la nation impuissante.

    Assez de nationalisme pour empêcher la nation de s’en rendre compte.

    Assez de démocratie pour donner un responsable.

    Assez de marchés pour qu’il ne puisse rien faire.

    Le tour est joué.

    Le gouvernement montre la main gauche.

    La dette travaille avec la droite.

     

  • Le Grand Transfert

    crise et mutation,deficit,dette covid,inflation,crise sans fin,furut,no futurLe silence aura duré des mois.

    Des mois durant lesquels l’évidence fut reléguée au rang des lubies, tandis que les marchés poursuivaient leur ascension, ivres de promesses artificielles et de certitudes fabriquées. Puis la BCE a publié, la semaine dernière, ce document que beaucoup auraient préféré ne jamais lire. Il est consacré à ce que les marchés refusent encore de regarder en face : les pertes gigantesques qui pourraient frapper les investisseurs européens lorsque la bulle de l’intelligence artificielle commencera à se fissurer.

    Car le piège ne se trouve pas seulement dans les titres que chacun croit connaître.

    Il dort dans les ETF.

    Dissimulé dans leurs architectures opaques, dispersé dans les portefeuilles, absorbé par les allocations automatiques des investisseurs institutionnels comme des particuliers. Une exposition immense. Silencieuse. Presque invisible.

    Et pendant que tous regardent la bulle, une autre mécanique se met en place.

    En 2026, les gouvernements prévoient d’émettre quelque 550 milliards d’euros d’obligations. À cette montagne viendront s’ajouter environ 380 milliards d’euros de dette souveraine supplémentaire, remis sur le marché par le mécanisme de QT inscrit au bilan de la Banque centrale.

    Près de 1 000 milliards d’euros de papier d’État devront donc trouver preneur auprès du secteur privé.

    Près de mille milliards.

    Davantage encore que lors du sommet de la grande fièvre Covid.

    Voilà le véritable décor.

    Car derrière les graphiques, derrière les discours rassurants des banques centrales et les incantations sur la « résilience » des économies, une combinaison autrement plus sinistre se forme.

    Les taux montent.

    Les déficits montent.

    La dette monte.

    Et quelque part, dans les profondeurs du système, quelqu’un devra payer la différence.

    Nous entrons ainsi dans une configuration que les marchés ont toujours redoutée : celle où le prix de l’argent augmente précisément au moment où les États ont besoin d’en emprunter toujours davantage.

    La conséquence pourrait être brutale.

    Préparons-nous à l’inflation.

    Pas l’inflation de circonstance, celle que l’on attribue à une crise passagère, à un détroit bloqué ou aux soubresauts d’Ormuz. Celle qui apparaît sur les écrans, disparaît quelques semaines plus tard et permet aux marchés à terme de poursuivre leur danse.

    Non.

    L’autre inflation.

    La véritable.

    Celle qui naît lorsque la dette devient trop lourde, lorsque les États doivent continuer à emprunter malgré la hausse du coût de l’argent, lorsque l’épargne privée est appelée à absorber une masse croissante de papier souverain.

    Elle ne surgit pas avec fracas.

    Elle s’installe.

    Elle ronge.

    Et lorsqu’on finit par comprendre qu’elle est devenue structurelle, il est généralement trop tard pour demander où était le signal d’alarme.

    Le signal était là.

    Depuis longtemps.

    Il fallait simplement accepter de regarder dans l’obscurité.

     

     

     

     

     

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