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France

  • Une photographie de l’Interzone française

    Proverbe russe :  

    « si tu étais déjà dans le bal, prépare toi à danser »

     

    lIl interzone france,france,elections pieges à con souverainetéexiste, quelque part entre la République et son cadavre, un territoire que les cartes administratives refusent obstinément de représenter. On l’appelle l’Interzone française. C’est une contrée où les partis politiques ne proposent plus vraiment de gouverner, mais de réorganiser les ruines selon leurs propres systèmes de croyance.

    On y rencontre quatre grandes confréries et quelques sectes secondaires.

    Les Émissionnistes passent pour les idéalistes de l’Interzone. Leur imagination ne connaît qu’une limite : la hauteur de leur ambition, ce qui, dans leur cas, constitue déjà une forme inquiétante de péril public. Leur grand projet consiste à placer la dette française sur les marchés et à la confier, sous une forme ou une autre, à la population dans un vaste fonds souverain. Quant à savoir si ce mécanisme est réellement destiné à redresser la France, les Émissionnistes entretiennent sur la question un silence comparable à celui d’un banquier devant une tombe ouverte.

    À leur tête se tient Taxman, l’Homme chauve qui sourit. Personne ne sait exactement ce qu’il promet, mais son sourire semble indiquer qu’il le sait, lui.

    Les Liquéfactionnistes, eux, nourrissent une ambition plus radicale : faire fondre la population jusqu’à obtenir un Homme unique, providentiel et parfaitement concentré, capable de résoudre seul les problèmes que plusieurs dizaines de millions d’individus n’ont pas réussi à résoudre séparément.

    Leur doctrine repose sur un principe simple : brouiller méthodiquement la frontière entre le global, le national et le local, jusqu’à ce que plus personne ne sache où commence le pays, où finit la commune et à quel endroit se trouve exactement le problème.

    Le parti est officiellement dirigé par un semblant d’homme. Les documents électoraux le présentent comme un milliardaire. Les témoins parlent plutôt d’un crabe géant. Il serait issu d’une longue lignée de gènes récessifs, ce qui expliquerait certaines particularités de sa physionomie et peut-être quelques-unes de ses décisions.

    Son principal adversaire serait un parrain de la mafia locale connu sous le nom de Islam Inc. Personne ne l’a jamais vu officiellement. Personne ne peut confirmer son existence. Certains prétendent qu’il serait financé par le narcotrafic. D’autres affirment qu’il ne s’agit que d’une rumeur entretenue par ceux qui ont besoin d’un ennemi invisible pour expliquer leurs propres échecs.

    Les Divisionnistes ont choisi une autre méthode : diviser.

    Ils veulent diviser la dette, diviser la population, diviser les responsabilités et, finalement, diviser le pays jusqu’à ce qu’il devienne impossible de reconnaître ce qui subsiste de l’ensemble initial. Pour eux, la France n’est plus tout à fait un pays. C’est une colonie française qu’il conviendrait de décoloniser, opération dont personne n’a encore réussi à déterminer exactement l’objet.

    Enfin viennent les Nécronomistes.

    Ils constituent le groupe le plus étrange et probablement le moins nombreux. Ils s’opposent à presque tous les principes des autres partis, non par conviction particulière, mais parce qu’ils semblent considérer toute solution comme une forme prématurée de maladie politique.

    Ils ne proposent rien.

    C’est leur programme.

    Ils regardent les Émissionnistes émettre, les Liquéfactionnistes liquéfier et les Divisionnistes diviser. Puis ils expliquent que tout cela finira probablement mal.

    Cette absence de solution irrite profondément la population, qui aimerait au moins pouvoir reprocher quelque chose de concret aux Nécronomistes.

    Ces derniers entretiennent néanmoins des relations parfaitement cordiales avec un autre groupuscule, l’Inaction Française, dont le programme est encore plus simple : attendre.

    Dans l’Interzone, les deux mouvements se comprennent parfaitement.

    Ils savent que toute action produit des conséquences.

    Et que l’inaction, elle, ne produit généralement que des conséquences un peu plus tard.

     

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  • Mutation climatisée

    no futur.jpgLe XXIe siècle ne commence pas. Il s’infecte. Il mute

    Quelque chose fuit dans les circuits. Une perte de réalité. Les anciennes cartes continuent d’être distribuées par les administrations, les universités, les partis, les banques centrales, mais le territoire qu’elles prétendent décrire s’est déjà déplacé. Les coordonnées héritées du siècle des États-nations, des usines géantes, des mobilisations de masse et des guerres totales fonctionnent désormais comme des logiciels fantômes tournant sur un matériel disparu. Les institutions parlent encore la langue d’un monde qui n’existe plus.

    Ce qui avance n’a plus la forme rassurante de la crise. La crise supposait un retour à l’équilibre. Une parenthèse. Une turbulence dans le mouvement général. Ce qui se déploie aujourd’hui est une mutation de l’environnement lui-même. Les conditions de fonctionnement du système sont en train de changer. Le climat, les flux énergétiques, les infrastructures, les formes du travail, les régimes de subjectivité : tout entre simultanément dans une zone de turbulence permanente.

    Le climat est le premier symptôme visible. La température agit comme un révélateur chimique. Elle rend lisible ce qui demeurait caché sous la surface des indicateurs économiques. Sécheresses. Inondations. Déplacements de populations. Effondrement de la biodiversité. La planète commence à répondre aux opérations qui lui ont été imposées depuis deux siècles. Mais la catastrophe écologique n’est pas un événement isolé. Elle est connectée à un réseau plus vaste de dérèglements.

    2008 n’a jamais vraiment pris fin.

    L’accident financier s’est propagé à travers les systèmes sociaux comme un virus dormant. Austérité. Démantèlement des protections collectives. Privatisations. Endettement. Précarisation. Les démocraties administrent leur propre épuisement en temps réel. Chaque réforme est présentée comme un remède ; chacune approfondit la maladie. Les gouvernements ressemblent à des équipes techniques chargées de maintenir une machine dont plus personne ne comprend le fonctionnement global.

    Pendant ce temps, les algorithmes poursuivent leur expansion silencieuse.

    La machine ne remplace plus seulement les muscles. Elle commence à absorber les fonctions cognitives elles-mêmes. Écriture. Analyse. Décision. Calcul. Classification. Les frontières qui séparaient le travail manuel du travail intellectuel se dissolvent dans un même continuum d’automatisation. Le capital découvre qu’il peut produire davantage tout en ayant besoin de moins en moins de producteurs. Contradiction fondamentale. Le système réduit précisément la source des revenus qui permettent d’acheter ce qu’il produit.

    La politique observe le phénomène depuis la rive.

    Elle parle de gouvernance pendant que les infrastructures temporelles du monde se recomposent. Plus les problèmes deviennent vastes, plus l’imagination collective se contracte. Une étrange claustrophobie historique s’installe. L’avenir cesse d’apparaître comme une destination. Il devient une menace statistique, une accumulation de scénarios défavorables, une succession de rapports d’experts. Les sociétés avancées vivent dans un présent perpétuel, suspendu comme une image gelée sur un écran défectueux.

    Depuis la fin des années 1970, le néolibéralisme fonctionne comme un programme automatique de gestion de crise. Chaque échec confirme sa nécessité. Chaque catastrophe justifie son approfondissement. Plus il échoue, plus il s’étend. Mécanisme autoréférentiel. Boucle de rétroaction. Système immunitaire devenu pathologie.

    Le marché colonise progressivement les dernières zones qui lui échappaient encore. Éducation. Santé. Relations sociales. Attention. Désir. Temps libre. Tout devient ressource exploitable, donnée extractible, marchandise potentielle. Les anciennes frontières entre économie et existence se dissolvent dans un même flux d’évaluation permanente.

    Les oppositions, elles aussi, semblent capturées.

    Une partie de la gauche regarde vers le passé comme un astronome observant une étoile morte. Elle invoque le compromis social-démocrate du XXe siècle sans voir que les conditions matérielles qui l’avaient rendu possible se sont évaporées. Croissance exceptionnelle. Énergie abondante. Expansion démographique. Hégémonie géopolitique occidentale. L’histoire n’effectue pas de marche arrière. Les infrastructures disparues ne reviennent pas sur simple décret.

    Le mouvement ouvrier conserve parfois une puissance défensive. Il ralentit certaines opérations. Il bloque certains flux. Mais il peine à formuler une architecture générale du futur. Les mouvements plus récents expérimentent quant à eux des formes horizontales, locales, moléculaires. Assemblées. Occupations. Réseaux temporaires. Intensités démocratiques réelles. Pourtant, la puissance distribuée rencontre souvent la cohérence systémique du capital comme une vague rencontre un barrage.

    Le moteur central demeure inchangé.

    Croître ou disparaître.

    Toute l’économie mondiale continue d’obéir à cet impératif élémentaire. La concurrence impose l’accélération. L’accélération exige l’innovation. L’innovation produit simultanément de nouvelles capacités et de nouvelles désintégrations. Les discours célèbrent la créativité tandis que les possibilités réelles semblent se réduire. Nous allons toujours plus vite dans un couloir toujours plus étroit.

    Le futur lui-même paraît avoir subi une compression.

    Keynes imaginait des semaines de travail réduites à quelques heures. Les machines devaient libérer l’humanité. Elles ont surtout multiplié les canaux par lesquels le travail envahit l’existence. Courriels. Notifications. Disponibilité permanente. Le temps libre devient une annexe du temps productif. La connexion continue remplace progressivement l’usine sans abolir la discipline.

    Les promesses technologiques du siècle précédent se sont elles aussi rétractées. Colonisation spatiale. Transformation radicale des modes de vie. Élargissement des capacités humaines. Toutes ces visions se dissolvent dans l’optimisation comportementale, les plateformes de consommation et l’amélioration marginale de produits déjà existants. Le progrès continue d’avancer, mais il semble avoir perdu sa destination.

    Pour autant, aucun retour nostalgique n’est possible.

    Le monde fordiste reposait sur ses propres dispositifs de domination : extraction coloniale, hiérarchies raciales, subordination des femmes, discipline industrielle. Son équilibre apparent était alimenté par des violences souvent invisibles à ceux qui en bénéficiaient. Ce passé ne constitue ni un refuge ni un modèle.

    La bifurcation devient alors visible.

    D’un côté, l’invention de formes post-capitalistes capables d’articuler automatisation, écologie, abondance matérielle et démocratie réelle. De l’autre, la poursuite de la trajectoire actuelle : fragmentation sociale, enclaves sécurisées, crises climatiques en cascade, gestion algorithmique de la pénurie.

    L’enjeu n’est plus seulement de corriger les dysfonctionnements du présent.

    Il s’agit de rouvrir le futur.

    De rétablir une brèche dans le mur du temps.

    Car ce qui menace aujourd’hui n’est pas uniquement l’équilibre des écosystèmes ou la stabilité des économies. C’est la capacité même d’une civilisation à imaginer ce qui n’existe pas encore.

     

  • Les pétroleuses et les électriques

    petrole,electrique,crise,mutation,guerre ,iran arabie,france, occidentCes épisodes nous rappellent une vieille vérité que les marchés préfèrent oublier entre deux cocktails à Manhattan : le pétrole n’est pas seulement une matière première. C’est un accélérateur d’inflation, un catalyseur brutal lorsque le système monétaire est déjà fragilisé, saturé de dettes et d’illusions comptables.

    L’histoire, parfois, bégaie avec un humour noir remarquable. Certains investisseurs commencent à reconnaître la musique : la partition ressemble furieusement à celle de la fin des années 1970, au moment du second choc pétrolier. Cette fois encore, la déflagration part du Moyen-Orient — et, comme souvent, c’est l’Iran qui apparaît au cœur de la mécanique.

    Les pessimistes, eux, regardent la scène avec un fatalisme presque clinique. Leur diagnostic est simple : une fois la guerre terminée, disent-ils, les prix du pétrole redescendront. Non pas parce que l’offre sera miraculeusement abondante, mais parce que la récession mondiale aura déjà fait le travail. L’économie refroidira les prix comme un seau d’eau glacée sur un moteur en surchauffe.

    Voilà pour les sombres prophètes.

    Les optimistes, eux, préfèrent se raconter une autre histoire — plus technologique, plus moderne, presque futuriste. Selon eux, les gains de productivité et la robotisation absorberont une partie du choc. Les machines travailleront plus vite, plus longtemps, et peut-être même moins chers que les humains que l’on remplace.

    Certes, la flambée du pétrole a dépassé les 50 % depuis le début du conflit. Mais les marchés, ces créatures à mémoire courte et à optimisme structurel, ne croient pas à une hausse durable. Les contrats à terme continuent d’anticiper un reflux des prix dans les mois à venir, comme si la réalité géopolitique devait finir par se plier aux modèles mathématiques.

    En clair, la Money Power ne s’inquiète pas vraiment.

    Et certains entrepreneurs visionnaires flairent même une opportunité. Ainsi, pour les prophètes de la transition énergétique — à commencer par Elon Musk et ses voitures électriques — la crise pétrolière pourrait bien servir de bouée de sauvetage. Une manière élégante pour la bulle verte, qui commençait à manquer d’oxygène, de venir se greffer sur une nouvelle excitation spéculative : la prometteuse bulle kaki.

    Car dans la grande foire du capitalisme tardif, même les guerres finissent par devenir… des opportunités d’investissement.

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