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la grande déconnexion

  • Culture change

    amazon (1).jpgChangement d’herbage réjouit les veaux d’or

    chez Amazon, qui a annoncé 30 000 licenciements cette année. Les cadres dirigeants, à l'origine de cette décision, ont ensuite déclaré haut et fort à la presse que l'automatisation n'y était pour rien, mais qu'il s'agissait d'un « culture change », d'un changement de culture de l'entreprise....

     

    Amazon en fournit une illustration presque parfaite. L’entreprise a annoncé des dizaines de milliers de suppressions de postes, tandis que ses dirigeants ont expliqué que l’automatisation n’en était pas directement responsable. Il s’agirait plutôt d’un « culture change », d’un changement de culture.

    Mais de quelle culture parle-t-on ?

    Peut-être de la culture du travail elle-même.

    Une entreprise gigantesque comme Amazon n’est pas seulement une machine à vendre des marchandises. C’est une organisation de pouvoir, une pyramide humaine dans laquelle se négocient chaque jour l’obéissance, la contestation, la rémunération et la possibilité même de faire entendre sa voix.

    Réduire brutalement cette masse salariale, ce n’est donc pas seulement modifier une feuille Excel.

    C’est déplacer le centre de gravité du pouvoir.

    L’IA apparaît alors sous un autre visage. Elle n’est plus simplement l’outil merveilleux promis par les prospectivistes. Elle devient l’instrument idéologique d’une nouvelle guerre sociale, une machine à rendre acceptable ce qui, hier encore, aurait été présenté comme une mesure de réduction des coûts.

    La vieille histoire du capitalisme se poursuit, mais elle a changé de vocabulaire.

    On ne dit plus : « nous n’avons plus besoin de vous ».

    On dit : « nous entrons dans une nouvelle ère ».

    Et dans cette nouvelle ère, il faudra surtout apprendre à reconnaître ceux qui seront autorisés à parler, ceux qui seront chargés de décider, et ceux dont la disparition sera présentée comme une preuve de progrès.

  • No future is good future

    thumbnail (4)_edited.jpgLe capital n'a pas seulement domestiqué la machine. Il lui a appris la peur. Les circuits qui promettaient l'ouverture tournent désormais en cage. Chaque innovation naît déjà tatouée d'un brevet, d'une clause, d'un verrou juridique. Les monopoles ne produisent plus seulement des marchandises : ils produisent le réel autorisé. L'intelligence artificielle n'est pas la prophétie d'un cerveau collectif ; elle devient le douanier algorithmique d'un territoire privatisé.

    La concurrence ? Un vieux décor. Derrière le rideau, quelques opérateurs fusionnent les flux, aspirent les données, colonisent les imaginaires. Le capital ne dépasse plus ses contradictions ; il les consolide en infrastructures. La technologie n'accélère plus l'émancipation. Elle perfectionne la captivité.

    On nous avait promis que les gains de productivité libéreraient le temps. Nous héritons d'une accélération sans délivrance. Toujours plus de travail. Toujours plus longtemps. La durée de la vie devient l'alibi de la durée de l'exploitation. On invoque les statistiques démographiques comme un prêtre récite ses psaumes comptables. Pourtant chacun sait ce que signifient les décennies qui suivent soixante ans : les corps s'usent, les maladies chroniques s'installent, la mémoire elle-même commence à négocier avec l'oubli. Après soixante-dix ans, ce ne sont plus des carrières que l'on prolonge, mais des épuisements.

    Pendant ce temps, la révolution technologique se réduit à une cosmétique du confort. Commander une pizza sur une plateforme ou pousser la porte d'un restaurant ne change rien au pain, au fromage, à la faim. L'écran vend la vitesse comme une transcendance alors qu'il ne fait qu'optimiser la même consommation sous perfusion logistique. Les versions se succèdent. Les mises à jour prolifèrent. L'objet demeure identique. Une répétition industrielle maquillée en avenir.

    Le consommateur est nourri d'itérations. Le citoyen est mis en veille.

    Les plateformes sont devenues les véritables continents. Elles définissent les coordonnées du possible. Elles dessinent les frontières invisibles des comportements, des échanges, des désirs. Elles ne se contentent plus d'héberger le monde : elles compilent ses réflexes, éditent ses croyances, administrent ses dépendances. Leurs algorithmes sont les nouvelles grammaires du pouvoir.

    Mais aucune architecture n'est éternelle. Les réseaux de production, de finance, de logistique et d'information ne portent aucune fatalité métaphysique. Ils peuvent être réécrits. Reconfigurés. Détournés. Les mêmes infrastructures qui alimentent aujourd'hui la concentration pourraient demain distribuer l'abondance. Rien n'interdit leur mutation, sinon la conservation fébrile de ceux qui les possèdent.

    Le futur n'est pas mort. Il est retenu en otage.

    Le néolibéralisme n'a pas détruit seulement les protections sociales ; il a saboté l'imagination historique. L'avenir est devenu un produit déclassé, vendu en promotion permanente : davantage d'inégalités, davantage de conflits, davantage de chaos administré. Une apocalypse sous abonnement mensuel.

    Alors je reconnais ce vieux signal, celui qui revenait dans les couloirs de ma jeunesse. Le No Future. Mais il ne résonne plus comme un slogan punk. Il ressemble désormais au diagnostic clinique d'une civilisation qui a perdu la capacité de se projeter hors de sa propre reproduction.

    Et peut-être est-ce précisément là que quelque chose recommence.

     

  • Tout va bien

    A Reprise des chaussettes ardent contributeur

     

    MONEY.jpgDans le théâtre obscur des flux et des chiffres, là où la finance se rêve alchimie moderne, JPMorgan Chase célèbre une apothéose presque indécente : 11,6 milliards de dollars arrachés au tumulte du trading, sommet vertigineux d’une histoire pourtant déjà saturée d’excès. Et dans l’ombre de ce triomphe, un résultat net de 16,5 milliards, seconde stèle d’or dressée derrière le souvenir encore brûlant d’un trimestre de 2024 où la cession de Visa avait déjà frôlé l’irréel.

    Jeremy Barnum, oracle au langage policé, tente d’en conjurer la portée : point de “mauvaise” volatilité, dit-il — comme si le chaos pouvait être trié, domestiqué, réduit à une simple variable docile. Pourtant, chacun sait que lorsque les marchés tremblent sans prévenir, lorsque la liquidité se retire comme une marée traîtresse, c’est un autre monde qui affleure, plus brut, plus dangereux.

    Chez Citi, la même fièvre s’empare des bilans : +42% en trois mois, des sommets historiques atteints dans une indifférence presque clinique. Et tandis que les chiffres s’envolent, des dizaines de milliers de postes s’effacent, dissous dans la froide logique des restructurations. La prospérité ici n’est pas partage, mais extraction.

    Wells Fargo, elle, semble presque appartenir à une autre réalité — une économie plus tangible, plus ancrée, et donc paradoxalement plus fragile dans cet âge de spéculation triomphante. Ses profits ne croissent “que” de 7%, comme un rappel discret que le réel, lui, résiste encore, mais à quel prix.

    Ainsi se dessine la fracture : des marchés qui prospèrent dans leur propre abstraction, déliés du monde qu’ils prétendent servir — et, en dessous, une économie qui regarde cette ascension avec une distance mêlée d’inquiétude, comme si elle n’en était déjà plus tout à fait la raison d’être.