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Crise et Mutation - Page 2

  • La sécession du récit et les décombres

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    Quelque chose est en train de se produire en dessous des radars.

    Une partie croissante de la population est entrée dans un long processus d’autonomisation. Pas l’autarcie. Pas le fantasme survivaliste avec trois boîtes de conserve et un groupe électrogène dans la cave. Pas davantage l’individualisme libéral repeint aux couleurs de la débrouille.

    Non.

    Une réaction nécronomique parfaitement rationnelle.

    Quand les institutions ne garantissent plus la sécurité économique, quand l’État prélève mais protège de moins en moins, quand le travail ne garantit plus l’ascension sociale et que l’épargne elle-même devient une variable d’ajustement, les individus commencent mécaniquement à chercher ailleurs ce que le système ne leur fournit plus.

    Ils s’autonomisent.

    Et cette autonomisation répond à une autre sécession, beaucoup plus ancienne : la sécession des élites.

    Car les élites sont parties les premières.

    Elles ont quitté mentalement le territoire avant même d’en quitter fiscalement certaines frontières. Elles se sont progressivement désintéressées des classes populaires, puis des classes moyennes, puis, finalement, de cette vieille abstraction devenue encombrante : le bien commun.

    Le résultat est maintenant visible.

    On n’écoute plus.

    On n’écoute plus les politiques.

    On n’écoute plus les intellectuels.

    On n’écoute plus les journalistes.

    Et ce phénomène est beaucoup plus important qu'une simple « crise de confiance ».

    Hier encore, les sociétés attendaient de leurs élites une explication du monde. Elles leur accordaient ce privilège parce qu’existait, implicitement, un contrat : ceux qui disposaient du savoir, du pouvoir, des institutions et des médias devaient produire une représentation du réel utile à l’ensemble de la société.

    Le récit descendait d’en haut.

    L’universitaire expliquait.

    Le journaliste traduisait.

    Le politique décidait.

    Le citoyen pouvait contester, mais il reconnaissait encore l’existence de cette chaîne de légitimité.

    Cette chaîne est cassée.

    Le citoyen ordinaire découvre désormais quelque chose de beaucoup plus inquiétant que le mensonge : ceux qui dirigent ne comprennent plus nécessairement le monde qu’ils administrent.

    Et les prescripteurs d’opinion ne sont pas davantage protégés.

    Ils parlent inflation pendant que les gens regardent leur ticket de caisse.

    Ils parlent croissance pendant que disparaissent les commerces.

    Ils parlent plein-emploi pendant que le travail se précarise.

    Ils parlent transition pendant que monte la facture.

    Ils parlent résilience pendant que ferment les services.

    Deux réalités commencent ainsi à cohabiter : la réalité statistique d’en haut et la réalité vécue d’en bas.

    Et lorsqu’une société en arrive là, ce n’est plus seulement une crise politique.

    C’est une crise de production du réel.

    Voilà peut-être le grand basculement du XXIe siècle.

    La fin du monopole vertical du récit.

    Pendant des décennies, le pouvoir économique contrôlait largement le pouvoir symbolique : posséder les institutions, les médias, l’expertise et les diplômes permettait aussi de déterminer ce qui était raisonnable, moderne, sérieux ou simplement dicible.

    Mais la machine se dérègle.

    Le narratif officiel continue de descendre.

    Seulement, en bas, personne ne le réceptionne plus comme avant.

    Alors d’autres récits apparaissent.

    Fragmentaires.

    Locaux.

    Parfois faux, parfois délirants, parfois extraordinairement lucides.

    Ils circulent horizontalement, de téléphone en téléphone, de groupe en groupe, de territoire en territoire.

    Le peuple ne demande plus seulement : « Que faut-il penser ? »

    Il commence à demander :

    « Pourquoi devrais-je encore vous croire ? »

    C’est là que commence la véritable sécession.

    Pas celle des élites.

    La seconde.

    La sécession cognitive des classes populaires et moyennes.

    Elles commencent à fabriquer leurs propres explications, leurs propres réseaux, leurs propres solidarités, parfois leurs propres économies.

    Autrement dit, après avoir perdu progressivement le monopole de la richesse, le citoyen tente de reprendre quelque chose de plus fondamental :

    le monopole de l'interprétation de sa propre existence.

    Le prochain grand récit collectif ne descendra peut-être donc plus des ministères, des rédactions ou des amphithéâtres.

    Il remontera.

    Du travail.

    Du prix de l’énergie.

    Du logement.

    Du salaire.

    De la dette.

    Du territoire.

    De cette zone immense que les gestionnaires du monde avaient fini par considérer comme périphérique.

    Le bas.

    Les élites ont fait sécession du peuple.

    Le peuple est maintenant en train de faire sécession de leur récit.

    Et entre les deux s’ouvre le véritable territoire politique du XXIe siècle.

  • L’Europe en enclave. Le dernier bunker des souverainetés mortes

    thumbnail.jpegAprès les coups de boutoir encaissés par le jamais vraiment aimé Merz à Berlin, Macron se retrouve en première ligne du théâtre européen. Dernier figurant d’une résistance technocratique qui confond encore la survie de ses institutions avec celle des peuples. Bruxelles fait bunker. L’Europe fait bloc. La souveraineté fait semblant.

    Nous voici revenus à Berlin-Ouest, version posthistorique. Une enclave administrative cernée non plus seulement par des chars, mais par ses propres contradictions. À l’époque, les ponts aériens anglo-américains maintenaient la ville sous perfusion. Aujourd’hui, les communiqués, les sommets et les mécanismes de financement assurent la circulation artificielle de l’oxygène politique. Même architecture de siège. Même économie de la dépendance. Le Mur a changé de matériaux : il est désormais réglementaire, budgétaire, monétaire. Il ne sépare plus deux systèmes. Il sépare le pouvoir de ceux au nom desquels il prétend s’exercer.

    La City de Londres pourrait toujours servir de zone d’exfiltration au concept de « Macron Libre ». Le capital connaît plusieurs patries, surtout lorsqu’il s’agit de sauver ses actifs. Les dirigeants, eux, doivent encore sauver la façade. Mais cette fois, personne ne voit John Kennedy débarquer de Washington pour lancer un nouveau « Ich bin ein Berliner ». L’Amérique n’a plus nécessairement besoin de défendre l’Europe pour défendre ses intérêts. Elle peut parfaitement la laisser payer le prix de sa propre mise en scène.

    Le parapluie atlantique devient une prestation tarifée. La protection se transforme en abonnement. Et l’allié découvre qu’il n’était peut-être qu’un client historique dont la fidélité ne garantit plus le renouvellement du contrat.

    Pendant ce temps, les nouveaux sans-culottes, de droite comme de gauche, commencent à secouer les décors. Les uns veulent reprendre le contrôle du territoire, les autres celui de la redistribution, mais tous rencontrent le même dispositif : une souveraineté proclamée dans les urnes, neutralisée dans les circuits de décision. Le peuple peut changer les acteurs. Il ne possède pas nécessairement le théâtre.

    Macron, lui, semble parfois jouer Napoléon dans une production dont le budget a été voté par des comptables et dont le scénario dépend des marchés. Sous le masque du chef de guerre mondial, on découvre moins une volonté impériale qu’une fiction de puissance. Un bonapartisme de communication, sans armée autonome, sans base industrielle suffisamment souveraine, sans peuple mobilisé autrement que par injonctions successives.

    Le costume est grand. Le personnage est petit. La fonction, elle, continue de réclamer des sacrifices.

    La politique européenne a ainsi trouvé son paradoxe terminal : parler de puissance en organisant la dépendance, parler de liberté en multipliant les tutelles, parler de résistance en administrant l’impuissance. L’État stratège devient un gestionnaire de pénuries. La démocratie, un protocole de validation. La guerre, une nouvelle ligne budgétaire. Et le citoyen, l’unité comptable d’une mobilisation dont il ne définit ni les objectifs ni les échéances.

    L’Histoire adore les retours de personnages. Napoléon finit à Sainte-Hélène, prisonnier d’une géographie devenue plus forte que son mythe. Son successeur postmoderne pourrait rêver d’une Sainte-Hélène cosmopolite, entouré de réseaux, de conseillers et de fidèles, réclamant encore le trône dont les fondations auront été vendues à la découpe.

    À moins que le scénario ne s’accélère. Dans les ruines d’une légitimité épuisée, le pouvoir pourrait être tenté de revenir par la porte qu’il prétendait avoir condamnée : celle d’une coalition, d’un état d’urgence, d’une croisade contre les ennemis intérieurs. Les Vendéens et les Communards du XXIe siècle feraient alors office de figurants dans une guerre civile préventive, convoqués pour justifier la restauration de l’ordre.

    Mais il y a une différence entre 1793, 1871 et aujourd’hui : les anciennes révolutions affrontaient des régimes visibles. La révolution contemporaine se heurte à des infrastructures de pouvoir qui n’ont plus besoin de couronne pour commander, ni de trône pour régner.

    Le souverain moderne est une interface. L’empire, un réseau de dépendances. Le Mur, une procédure. La Kritik s’arrête toujours au seuil du Marché. Et lorsque le marché commence à dicter les conditions de la résistance, l’Europe découvre que son bunker n’a peut-être jamais été conçu pour la protéger du monde extérieur, mais pour protéger le système de ceux qui voudraient en sortir.

  • Emeutes transgénérationnelles le dernier tabou

     

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    Un article universitaire mais brillant sur la pensée de JPC sur le sujet

     

    Chez Crépin, « émeutes transgénérationnelles » ne signifie pas simplement une émeute provoquée par plusieurs générations. C’est plutôt une lecture économique et sociale de la rupture entre générations.

    L’idée centrale

    Crépin part d’un mécanisme assez simple :

    une génération bénéficie aujourd’hui de ressources, de protections et de droits dont la facture sera reportée sur la suivante.

    Il relie explicitement cette idée au système des retraites. Dans Le marteau parle, il rappelle que le dernier chapitre de Crise et Mutation était consacré aux « émeutes transgénérationnelles » et formule cette logique par une phrase devenue récurrente chez lui : « faites des cadeaux à vos enfants, ce sont eux qui les payeront ».

    Autrement dit, l'émeute n'est pas seulement dans la rue. Elle est déjà inscrite dans le bilan comptable de la société.

    1. Le conflit entre les générations devient économique

    Pour Crépin, les jeunes héritent progressivement :

    • de la dette publique ;
    • du coût des retraites ;
    • d'un patrimoine immobilier devenu difficilement accessible ;
    • d'un marché du travail transformé ;
    • de la dégradation environnementale ;
    • et, plus largement, des conséquences des choix économiques effectués avant leur naissance.

    C'est là que son concept devient intéressant : la violence transgénérationnelle est une violence différée.

    La génération précédente peut avoir l'impression d'avoir construit un système protecteur. Mais cette protection peut fonctionner comme une créance sur les générations suivantes.

    2. Les « garçons sauvages »

    Le texte de juin 2023 ajoute une deuxième dimension.

    Crépin écrit, à propos des émeutes de 2023, qu'il a dansé « sous les tirs de mortiers » et pose la question de savoir si les « garçons sauvages » pourraient être les derniers remparts contre les sociétés de contrôle.

    C'est important : il ne réduit donc pas ces jeunes à une catégorie sociologique de « délinquants ».

    Dans sa grille de lecture, ils peuvent être compris comme le produit terminal d'une société qui a progressivement détruit les mécanismes classiques d'intégration : travail, ascension sociale, propriété, avenir collectif, transmission.

    La rue devient alors une sorte de sortie sauvage du système.

    3. Le paradoxe nécrononomique

    C'est probablement là que le concept rejoint le plus directement la Nécronomie :

    le système prétend organiser l'avenir alors qu'il consomme celui de ceux qui doivent y vivre.

    Les anciens disposent du patrimoine, des droits sociaux et de la dette collective.

    Les jeunes disposent davantage de précarité, de surveillance, de diplômes dévalorisés et d'un avenir plus incertain.

    La société produit donc une étrange situation :

    les morts économiques du futur financent les vivants du présent.

    C'est en ce sens que l'émeute peut devenir « transgénérationnelle » : elle exprime une dette qui n'est pas seulement financière, mais historique.

    4. Et les retraites deviennent le symbole parfait

    Crépin voit dans la réforme des retraites un exemple particulièrement clair de ce mécanisme. Dans son texte de septembre 2023, il écrit que la réforme repose sur un « deal » entre générations.

    On peut donc résumer sa construction ainsi :

    génération A → accumule des droits
    ↓
    génération B → doit financer ces droits
    ↓
    génération C → hérite de la dette et d'un système plus difficile à financer

    L'« émeute transgénérationnelle » est alors moins un événement ponctuel qu'un conflit de bilan entre générations.

    Et c'est précisément ce qui distingue cette notion d'une simple analyse des violences urbaines : pour Crépin, l'émeute commence longtemps avant que les premières voitures brûlent. Elle commence lorsque le contrat entre générations cesse d'être crédible.