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Crise et Mutation

  • HELTER SKELTER, LE TOBOGGAN DES NÉCROS

    manson.jpgAlors les nécros, on est servis ! Pas de quoi se plaindre côté spectacle. La production n'a pas lésiné : stroboscopes, décor en carton, figurants en roue libre et un scénario pondu sous acide par un comité de pilotage en mort cérébrale avancée. Entrez, entrez, mesdames et messieurs, bienvenue sur le Grand Toboggan à secousses !

    Helter Skelter. Le manège de fête foraine devenu politique économique.

    Petit rappel pour ceux qui dormaient au fond de la classe : c'est d'abord une chanson des Beatles, que Charles Manson a ensuite récupérée pour en faire le signal d'une apocalypse raciale de sa fabrication. Sacrée époque. Aujourd'hui, plus besoin de gourou barbu sous LSD pour annoncer la fin du monde. Le Marché s'en occupe, tous les jours, avec ses prophètes en costard, ses algorithmes et ses agences de notation.

    Une crise par jour. Deux quand le rendement est mou. Énergie, finance, politique, social, géopolitique, climat… On ne vit plus une crise, on regarde une série à épisodes. Chaque catastrophe chasse celle d'avant, avant même qu'on ait fini de compter les morts. Le désastre est devenu un produit comme un autre, avec son cours de Bourse, ses experts de plateau et ses bandeaux qui défilent en rouge.

    Et vous, là, au fond : ceinture attachée, on ne descend pas en marche.

    Parce que derrière les paillettes, il y a la vraie vie, et elle n'amuse personne : l'appauvrissement pour tous. Le pouvoir d'achat rétrécit au lavage, les dépenses contraintes enflent, les classes moyennes découvrent la précarité en version patrimoniale et les classes populaires apprennent à étirer le mois avec un salaire qui, lui, ne s'étire plus. En haut, on appelle ça « l'ajustement ». Chez les nécros, on appelle ça la pénurie organisée.

    Après ça, on fait mine de s'étonner des émeutes de la conso.

    Des gens qui se battent pour le dernier pack en promo, des files d'attente où ça sent la poudre, des chasseurs en meute autour d'objets dont la valeur symbolique a depuis longtemps dépassé l'usage. On nous avait promis l'abondance. On a droit à la bagarre pour les restes. Le consommateur, ce prétendu roi de l'économie, découvre que son royaume s'arrête pile à la limite de son découvert.

    Remarquez, les émeutes officielles ont leur calendrier. Elles portent même un nom : les SOLDES. Deux fois par an, le système lève le couvercle. On se bouscule, on arrache, on court, on consomme sous adrénaline. Une violence sociale estampillée, avec vitrines éclairées, musique d'ascenseur et communiqué de la Fédération du commerce.

    L'émeute, oui, à condition qu'elle reste dans les rayons et qu'elle se finisse à la caisse.

    Mais faut pas tout mélanger. Le système préfère mille fois un consommateur enragé à un citoyen réveillé. Le premier pète une vitrine pour une promo. Le second risque de se demander à quoi sert le magasin.

    Toute la différence entre une émeute de consommation et une crise de légitimité. Et ça, ça fait peur en haut.

    Le drôle de mutant qui sort de tout ça, c'est l'homo economicus version 2026 : sommé de consommer plus, obligé de se passer de tout. Il doit désirer ce qu'il ne peut plus s'offrir, bosser pour payer ce qu'il ne possédera jamais, s'endetter pour faire semblant d'avoir une vie normale. Le bonheur est toujours en rayon, mais sous réserve d'acceptation de votre dossier de crédit.

    Non, la société de consommation ne meurt pas. Elle entre dans sa phase nécrotique. Elle continue de vendre l'abondance pendant qu'elle organise la disette. Elle gave le désir d'images de prospérité pendant que le sol se dérobe. Le supermarché devient le décor d'une civilisation qui ne sait plus ce qu'elle produit, ni pour qui, ni surtout qui pourra encore payer.

    Et le Marché, ce grand chef d'orchestre, répète que tout est sous contrôle. Les gouvernements parlent de résilience, les banques centrales de normalisation, les boîtes de transformation, les médias de retour de la confiance. Tout le monde rassure tout le monde, dans un immeuble dont les fondations trempent déjà dans la piscine.

    Parce qu'on y va, doucement mais sûrement, vers le grand…

    SPLAAASH !

    La piscine des ténèbres de l'économie. Le moment où le toboggan débouche sur le vide. Les amortisseurs n'amortissent plus rien, la dette n'achète plus de temps, et les promesses de croissance ne cachent plus la contraction du réel.

    Pas de grand soir, sans doute. Plutôt une série de petits matins qui piquent : des lendemains de soldes sans marchandises, de crédit sans crédit, de croissance sans croissance. On découvrira ensemble, lentement, que le spectacle continue mais que les coulisses sont vides.

    Et quand tout le monde sera au bord du bassin, il faudra bien se rendre à l'évidence :

    personne n'a pensé à mettre de l'eau.

    Les nécros, serrez les ceintures. Le grand plongeon approche. Et contrairement à ce que promettent les pubs : ni remboursé, ni repris, ni échangé.

    Muzak 

    THE BEATLES - Helter Skelter [Official Video in HD] - YouTube

     

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    thumbnail.png LES EXTERNES

    La jeunesse n’a jamais été une question d’âge.

    C’est une question de position dans la Machine.

    On peut avoir vingt ans et être déjà vieux : parfaitement ajusté à sa fonction, employable, solvable, prévisible, intégré au circuit de production-consommation. Et l’on peut en avoir cinquante et demeurer jeune au sens économique du terme : ne pas coïncider avec la place que le Marché vous a assignée.

    Le Jeune, c’est l’Externe.

    Celui qui bouge encore.

    Celui qui s’agite entre deux cases de la nomenclature sociale, qui refuse de devenir exactement ce que l’économie avait prévu qu’il devienne. Il cherche une autre situation, un autre travail, parfois une autre manière de vivre. Son problème n’est donc pas biologique. Son problème est qu’il n’adhère pas complètement à sa fonction.

    Et pour le Marché, c’est déjà beaucoup.

    Car toute société économique rêve d’individus coïncidant parfaitement avec leur emploi, leur revenu, leur dette, leur statut et leur consommation.

    L’Interne a accepté cette coïncidence.

    Il possède une place dans la Machine et finit généralement par confondre cette place avec lui-même. Il travaille, rembourse, vote, épargne, consomme et défend naturellement le système qui garantit la continuité de sa position. Il appelle cela la stabilité.

    L’Externe, lui, regarde la stabilité depuis le trottoir.

    Il n’est pas nécessairement pauvre, chômeur ou révolutionnaire. Il est simplement mal ajusté. Il existe encore un écart entre ce qu’il est et ce que l’économie exige qu’il soit.

    C’est dans cet écart que commence la jeunesse.

    D’un côté, donc, les Internes : ceux qui ont obtenu leur siège dans le train économique et souhaitent naturellement que le voyage continue.

    De l’autre, les Externes : précaires, déclassés, surnuméraires, insoumis, intermittents de l’intégration, tous ceux auxquels la Machine promet une place tout en reculant continuellement le moment de la leur donner.

    Voilà pourquoi le conflit générationnel masque souvent un conflit beaucoup plus profond.

    Ce n’est pas jeunes contre vieux.

    C’est intégrés contre non-intégrés.

    Ceux qui possèdent encore quelque chose à défendre contre ceux auxquels on demande de défendre un monde dans lequel ils ne possèdent presque rien.

    Et lorsque le nombre des Externes devient trop important, le problème cesse d’être sociologique.

    Il devient politique.

    Puis historique.Car un système peut absorber quelques marginaux.

    Il peut même vendre leur révolte sous forme de chaussures, de musique et de séries télévisées.

    Mais lorsque l’exclusion devient structurelle, lorsque des générations entières comprennent qu’elles ne seront jamais véritablement admises dans le banquet des Internes, alors la jeunesse change de nature.

    Elle cesse d’attendre son tour.

    Elle commence à comprendre que son tour n’était peut-être pas prévu.