Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Crise et Mutation

  • No future is good future

    thumbnail (4)_edited.jpgLe capital n'a pas seulement domestiqué la machine. Il lui a appris la peur. Les circuits qui promettaient l'ouverture tournent désormais en cage. Chaque innovation naît déjà tatouée d'un brevet, d'une clause, d'un verrou juridique. Les monopoles ne produisent plus seulement des marchandises : ils produisent le réel autorisé. L'intelligence artificielle n'est pas la prophétie d'un cerveau collectif ; elle devient le douanier algorithmique d'un territoire privatisé.

    La concurrence ? Un vieux décor. Derrière le rideau, quelques opérateurs fusionnent les flux, aspirent les données, colonisent les imaginaires. Le capital ne dépasse plus ses contradictions ; il les consolide en infrastructures. La technologie n'accélère plus l'émancipation. Elle perfectionne la captivité.

    On nous avait promis que les gains de productivité libéreraient le temps. Nous héritons d'une accélération sans délivrance. Toujours plus de travail. Toujours plus longtemps. La durée de la vie devient l'alibi de la durée de l'exploitation. On invoque les statistiques démographiques comme un prêtre récite ses psaumes comptables. Pourtant chacun sait ce que signifient les décennies qui suivent soixante ans : les corps s'usent, les maladies chroniques s'installent, la mémoire elle-même commence à négocier avec l'oubli. Après soixante-dix ans, ce ne sont plus des carrières que l'on prolonge, mais des épuisements.

    Pendant ce temps, la révolution technologique se réduit à une cosmétique du confort. Commander une pizza sur une plateforme ou pousser la porte d'un restaurant ne change rien au pain, au fromage, à la faim. L'écran vend la vitesse comme une transcendance alors qu'il ne fait qu'optimiser la même consommation sous perfusion logistique. Les versions se succèdent. Les mises à jour prolifèrent. L'objet demeure identique. Une répétition industrielle maquillée en avenir.

    Le consommateur est nourri d'itérations. Le citoyen est mis en veille.

    Les plateformes sont devenues les véritables continents. Elles définissent les coordonnées du possible. Elles dessinent les frontières invisibles des comportements, des échanges, des désirs. Elles ne se contentent plus d'héberger le monde : elles compilent ses réflexes, éditent ses croyances, administrent ses dépendances. Leurs algorithmes sont les nouvelles grammaires du pouvoir.

    Mais aucune architecture n'est éternelle. Les réseaux de production, de finance, de logistique et d'information ne portent aucune fatalité métaphysique. Ils peuvent être réécrits. Reconfigurés. Détournés. Les mêmes infrastructures qui alimentent aujourd'hui la concentration pourraient demain distribuer l'abondance. Rien n'interdit leur mutation, sinon la conservation fébrile de ceux qui les possèdent.

    Le futur n'est pas mort. Il est retenu en otage.

    Le néolibéralisme n'a pas détruit seulement les protections sociales ; il a saboté l'imagination historique. L'avenir est devenu un produit déclassé, vendu en promotion permanente : davantage d'inégalités, davantage de conflits, davantage de chaos administré. Une apocalypse sous abonnement mensuel.

    Alors je reconnais ce vieux signal, celui qui revenait dans les couloirs de ma jeunesse. Le No Future. Mais il ne résonne plus comme un slogan punk. Il ressemble désormais au diagnostic clinique d'une civilisation qui a perdu la capacité de se projeter hors de sa propre reproduction.

    Et peut-être est-ce précisément là que quelque chose recommence.

     

  • Credit Amore

    ia.jpgDans une note passée presque inaperçue au milieu du vacarme des marchés, Arend Kapteyn, stratège mondial en chef chez UBS, rappelle une mécanique aussi simple que redoutable : l’impulsion du crédit n’est pas le crédit lui-même, mais sa variation. Une dérivée seconde. Une accélération. Tant que le crédit croît plus vite qu’hier, l’économie reçoit une poussée supplémentaire. Lorsqu’il ralentit, même en continuant d’augmenter, cette poussée disparaît et se transforme en frein.

    Aujourd’hui, l’impulsion mondiale du crédit atteint +1,3 % du PIB. Autrement dit, au cours des douze derniers mois, le système économique mondial a absorbé un supplément de crédit équivalent à 1,3 % de la richesse produite sur la planète par rapport à l’année précédente. Une injection massive, mais surtout un signal de dépendance.

    Car derrière ce chiffre se cache désormais un acteur unique : l’intelligence artificielle. Les investissements liés à l’IA constituent l’essentiel du moteur qui entretient cette accélération du crédit. Si ce flux venait à s’interrompre brutalement, l’impulsion mondiale basculerait mécaniquement en territoire négatif. Le moteur principal du cycle se transformerait alors en force de contraction, avec à la clé le risque d’une récession mondiale.

    Nous sommes ainsi entrés dans une phase inédite où l’IA ne domine plus seulement les marchés financiers ; elle soutient directement l’économie réelle. Cette année, les dix plus grandes capitalisations expliquent à elles seules l’essentiel de la progression du S&P 500. Mais le phénomène va plus loin : l’IA est devenue le point d’ancrage du crédit mondial, donc du cycle lui-même.

    Toute la question est désormais de savoir à quel moment les investisseurs commenceront à regarder derrière le rideau. Derrière les promesses de croissance exponentielle s’accumulent des engagements hors bilan qui se comptent en milliers de milliards de dollars. Tant que personne ne pose de questions, la machine avance. Mais lorsqu’un système dépend à ce point de l’expansion continue du crédit, la moindre interrogation peut devenir un événement macroéconomique.

    L’histoire financière enseigne que les bulles ne meurent jamais du manque d’argent. Elles meurent lorsque les créanciers commencent à demander des comptes.

     

     

  • Mutation climatisée

    no futur.jpgLe XXIe siècle ne commence pas. Il s’infecte. Il mute

    Quelque chose fuit dans les circuits. Une perte de réalité. Les anciennes cartes continuent d’être distribuées par les administrations, les universités, les partis, les banques centrales, mais le territoire qu’elles prétendent décrire s’est déjà déplacé. Les coordonnées héritées du siècle des États-nations, des usines géantes, des mobilisations de masse et des guerres totales fonctionnent désormais comme des logiciels fantômes tournant sur un matériel disparu. Les institutions parlent encore la langue d’un monde qui n’existe plus.

    Ce qui avance n’a plus la forme rassurante de la crise. La crise supposait un retour à l’équilibre. Une parenthèse. Une turbulence dans le mouvement général. Ce qui se déploie aujourd’hui est une mutation de l’environnement lui-même. Les conditions de fonctionnement du système sont en train de changer. Le climat, les flux énergétiques, les infrastructures, les formes du travail, les régimes de subjectivité : tout entre simultanément dans une zone de turbulence permanente.

    Le climat est le premier symptôme visible. La température agit comme un révélateur chimique. Elle rend lisible ce qui demeurait caché sous la surface des indicateurs économiques. Sécheresses. Inondations. Déplacements de populations. Effondrement de la biodiversité. La planète commence à répondre aux opérations qui lui ont été imposées depuis deux siècles. Mais la catastrophe écologique n’est pas un événement isolé. Elle est connectée à un réseau plus vaste de dérèglements.

    2008 n’a jamais vraiment pris fin.

    L’accident financier s’est propagé à travers les systèmes sociaux comme un virus dormant. Austérité. Démantèlement des protections collectives. Privatisations. Endettement. Précarisation. Les démocraties administrent leur propre épuisement en temps réel. Chaque réforme est présentée comme un remède ; chacune approfondit la maladie. Les gouvernements ressemblent à des équipes techniques chargées de maintenir une machine dont plus personne ne comprend le fonctionnement global.

    Pendant ce temps, les algorithmes poursuivent leur expansion silencieuse.

    La machine ne remplace plus seulement les muscles. Elle commence à absorber les fonctions cognitives elles-mêmes. Écriture. Analyse. Décision. Calcul. Classification. Les frontières qui séparaient le travail manuel du travail intellectuel se dissolvent dans un même continuum d’automatisation. Le capital découvre qu’il peut produire davantage tout en ayant besoin de moins en moins de producteurs. Contradiction fondamentale. Le système réduit précisément la source des revenus qui permettent d’acheter ce qu’il produit.

    La politique observe le phénomène depuis la rive.

    Elle parle de gouvernance pendant que les infrastructures temporelles du monde se recomposent. Plus les problèmes deviennent vastes, plus l’imagination collective se contracte. Une étrange claustrophobie historique s’installe. L’avenir cesse d’apparaître comme une destination. Il devient une menace statistique, une accumulation de scénarios défavorables, une succession de rapports d’experts. Les sociétés avancées vivent dans un présent perpétuel, suspendu comme une image gelée sur un écran défectueux.

    Depuis la fin des années 1970, le néolibéralisme fonctionne comme un programme automatique de gestion de crise. Chaque échec confirme sa nécessité. Chaque catastrophe justifie son approfondissement. Plus il échoue, plus il s’étend. Mécanisme autoréférentiel. Boucle de rétroaction. Système immunitaire devenu pathologie.

    Le marché colonise progressivement les dernières zones qui lui échappaient encore. Éducation. Santé. Relations sociales. Attention. Désir. Temps libre. Tout devient ressource exploitable, donnée extractible, marchandise potentielle. Les anciennes frontières entre économie et existence se dissolvent dans un même flux d’évaluation permanente.

    Les oppositions, elles aussi, semblent capturées.

    Une partie de la gauche regarde vers le passé comme un astronome observant une étoile morte. Elle invoque le compromis social-démocrate du XXe siècle sans voir que les conditions matérielles qui l’avaient rendu possible se sont évaporées. Croissance exceptionnelle. Énergie abondante. Expansion démographique. Hégémonie géopolitique occidentale. L’histoire n’effectue pas de marche arrière. Les infrastructures disparues ne reviennent pas sur simple décret.

    Le mouvement ouvrier conserve parfois une puissance défensive. Il ralentit certaines opérations. Il bloque certains flux. Mais il peine à formuler une architecture générale du futur. Les mouvements plus récents expérimentent quant à eux des formes horizontales, locales, moléculaires. Assemblées. Occupations. Réseaux temporaires. Intensités démocratiques réelles. Pourtant, la puissance distribuée rencontre souvent la cohérence systémique du capital comme une vague rencontre un barrage.

    Le moteur central demeure inchangé.

    Croître ou disparaître.

    Toute l’économie mondiale continue d’obéir à cet impératif élémentaire. La concurrence impose l’accélération. L’accélération exige l’innovation. L’innovation produit simultanément de nouvelles capacités et de nouvelles désintégrations. Les discours célèbrent la créativité tandis que les possibilités réelles semblent se réduire. Nous allons toujours plus vite dans un couloir toujours plus étroit.

    Le futur lui-même paraît avoir subi une compression.

    Keynes imaginait des semaines de travail réduites à quelques heures. Les machines devaient libérer l’humanité. Elles ont surtout multiplié les canaux par lesquels le travail envahit l’existence. Courriels. Notifications. Disponibilité permanente. Le temps libre devient une annexe du temps productif. La connexion continue remplace progressivement l’usine sans abolir la discipline.

    Les promesses technologiques du siècle précédent se sont elles aussi rétractées. Colonisation spatiale. Transformation radicale des modes de vie. Élargissement des capacités humaines. Toutes ces visions se dissolvent dans l’optimisation comportementale, les plateformes de consommation et l’amélioration marginale de produits déjà existants. Le progrès continue d’avancer, mais il semble avoir perdu sa destination.

    Pour autant, aucun retour nostalgique n’est possible.

    Le monde fordiste reposait sur ses propres dispositifs de domination : extraction coloniale, hiérarchies raciales, subordination des femmes, discipline industrielle. Son équilibre apparent était alimenté par des violences souvent invisibles à ceux qui en bénéficiaient. Ce passé ne constitue ni un refuge ni un modèle.

    La bifurcation devient alors visible.

    D’un côté, l’invention de formes post-capitalistes capables d’articuler automatisation, écologie, abondance matérielle et démocratie réelle. De l’autre, la poursuite de la trajectoire actuelle : fragmentation sociale, enclaves sécurisées, crises climatiques en cascade, gestion algorithmique de la pénurie.

    L’enjeu n’est plus seulement de corriger les dysfonctionnements du présent.

    Il s’agit de rouvrir le futur.

    De rétablir une brèche dans le mur du temps.

    Car ce qui menace aujourd’hui n’est pas uniquement l’équilibre des écosystèmes ou la stabilité des économies. C’est la capacité même d’une civilisation à imaginer ce qui n’existe pas encore.