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Crise et Mutation

  • De l'esclave antique au citoyen administré : anatomie d'une servitude sans maître sous l'empire de la dette

    1000053584.jpgA l'échelon mondial, la dette contractée par les « non-banques », à savoir les fonds d'investissement, hedge funds, assureurs…, est comparable à celle des ménages : 48.000 milliards de dollars contre 56.000 milliards.

    Leur dette, essentiellement contractée à court terme, représente près de 40 % de leurs capitaux. Les hedge funds empruntent notamment auprès de trois grands courtiers spécialisés de banques (Goldman Sachs, Morgan Stanley, JP Morgan), qui s’approprient plus de la moitié des clients.

     

     

         La servitude n'a jamais eu besoin de rester cantonnée à ceux qu'elle désignait officiellement comme esclaves. À Rome, elle a fini par déborder de ses frontières sociales pour contaminer jusqu'à ceux qui se croyaient libres. L'esclave avait un maître. Le citoyen, lui, avait l'Empire. La différence était surtout administrative. Car le véritable tour de force du pouvoir romain n'a pas été de soumettre les hommes par la seule volonté d'un empereur, mais de construire un dispositif capable de fonctionner indépendamment de celui qui l'incarnait. L'empereur pouvait mourir, être assassiné, remplacé par un autre candidat au trône. L'administration, elle, continuait. Les légions changeaient parfois de chef, les palais de propriétaire, mais la machine ne s'arrêtait jamais. C'est là que réside la véritable invention politique : substituer au pouvoir personnel une organisation permanente de la dépendance. Une administration centralisée, une armée professionnelle, des procédures, des relais de contrôle jusque dans les territoires les plus éloignés. Le pouvoir n'avait plus besoin de se montrer partout puisqu'il avait organisé sa présence partout. Il devenait une infrastructure. Une mécanique qui transformait progressivement l'obéissance en habitude, puis l'habitude en nécessité Le citoyen romain ne se mettait plus à genoux devant un homme. Il se mettait à genoux devant un système. C'était beaucoup plus efficace. Un homme peut être contesté, un souverain renversé, un tyran assassiné. Mais comment renverser une procédure ? Comment désobéir à une organisation dont on dépend pour vivre, travailler, circuler, commercer et même faire reconnaître son existence ?L'esclave avait perdu sa liberté par contrainte. Le citoyen allait apprendre à s'en passer par adaptation.Deux mille ans plus tard, le décor a changé, les légions ont été remplacées par les infrastructures numériques, les préfets par les algorithmes, les scribes par les gestionnaires de flux, les édits impériaux par les conditions générales d'utilisation. L'Empire n'a plus nécessairement de frontières visibles. Il s'est transformé en réseau. Nous appelons cela modernisation, gouvernance, rationalisation, optimisation. Le vocabulaire a changé pour rendre la servitude présentable. Le citoyen n'est plus un sujet de l'Empire, il est un usager, un contribuable, un consommateur, une donnée statistique, un profil de risque. Il ne reçoit plus directement des ordres : il est orienté, incité, noté, évalué.Le pouvoir contemporain n'a même plus besoin d'un empereur omnipotent. Il dispose de banques centrales, de marchés financiers, d'autorités indépendantes, de bureaucraties supranationales et de plateformes technologiques. Chacun prétend ne faire qu'appliquer les contraintes du système. Personne n'est responsable, tout le monde exécute. Le souverain a disparu derrière le mécanisme.

     

    C'est le stade supérieur de la servitude : lorsque ceux qui administrent le pouvoir prétendent eux-mêmes ne pas le détenir.

    L'État romain avait compris qu'il était plus solide de construire une machine à obéir que de compter sur la fidélité à un homme. L'État contemporain, lui, découvre qu'il est encore plus commode de faire passer cette machine pour une nécessité économique, technique ou naturelle.

    Il n'y a officiellement plus de maître. Il n'y a que des règles, des marchés, des indicateurs et des impératifs de compétitivité. La domination n'a plus besoin de visage puisqu'elle possède désormais un langage. Et le citoyen, devenu capital humain, continue de se mettre à genoux. Non pas devant César, mais devant la nécessité de payer ses factures, de rembourser ses dettes et de conserver son accès au système.

    L'Empire a changé de logiciel. La servitude, elle, a conservé son système d'exploitation.

    La Kritik s'arrête toujours au seuil du Marché.

  • HELTER SKELTER, LE TOBOGGAN DES NÉCROS

    manson.jpgAlors les nécros, on est servis ! Pas de quoi se plaindre côté spectacle. La production n'a pas lésiné : stroboscopes, décor en carton, figurants en roue libre et un scénario pondu sous acide par un comité de pilotage en mort cérébrale avancée. Entrez, entrez, mesdames et messieurs, bienvenue sur le Grand Toboggan à secousses !

    Helter Skelter. Le manège de fête foraine devenu politique économique.

    Petit rappel pour ceux qui dormaient au fond de la classe : c'est d'abord une chanson des Beatles, que Charles Manson a ensuite récupérée pour en faire le signal d'une apocalypse raciale de sa fabrication. Sacrée époque. Aujourd'hui, plus besoin de gourou barbu sous LSD pour annoncer la fin du monde. Le Marché s'en occupe, tous les jours, avec ses prophètes en costard, ses algorithmes et ses agences de notation.

    Une crise par jour. Deux quand le rendement est mou. Énergie, finance, politique, social, géopolitique, climat… On ne vit plus une crise, on regarde une série à épisodes. Chaque catastrophe chasse celle d'avant, avant même qu'on ait fini de compter les morts. Le désastre est devenu un produit comme un autre, avec son cours de Bourse, ses experts de plateau et ses bandeaux qui défilent en rouge.

    Et vous, là, au fond : ceinture attachée, on ne descend pas en marche.

    Parce que derrière les paillettes, il y a la vraie vie, et elle n'amuse personne : l'appauvrissement pour tous. Le pouvoir d'achat rétrécit au lavage, les dépenses contraintes enflent, les classes moyennes découvrent la précarité en version patrimoniale et les classes populaires apprennent à étirer le mois avec un salaire qui, lui, ne s'étire plus. En haut, on appelle ça « l'ajustement ». Chez les nécros, on appelle ça la pénurie organisée.

    Après ça, on fait mine de s'étonner des émeutes de la conso.

    Des gens qui se battent pour le dernier pack en promo, des files d'attente où ça sent la poudre, des chasseurs en meute autour d'objets dont la valeur symbolique a depuis longtemps dépassé l'usage. On nous avait promis l'abondance. On a droit à la bagarre pour les restes. Le consommateur, ce prétendu roi de l'économie, découvre que son royaume s'arrête pile à la limite de son découvert.

    Remarquez, les émeutes officielles ont leur calendrier. Elles portent même un nom : les SOLDES. Deux fois par an, le système lève le couvercle. On se bouscule, on arrache, on court, on consomme sous adrénaline. Une violence sociale estampillée, avec vitrines éclairées, musique d'ascenseur et communiqué de la Fédération du commerce.

    L'émeute, oui, à condition qu'elle reste dans les rayons et qu'elle se finisse à la caisse.

    Mais faut pas tout mélanger. Le système préfère mille fois un consommateur enragé à un citoyen réveillé. Le premier pète une vitrine pour une promo. Le second risque de se demander à quoi sert le magasin.

    Toute la différence entre une émeute de consommation et une crise de légitimité. Et ça, ça fait peur en haut.

    Le drôle de mutant qui sort de tout ça, c'est l'homo economicus version 2026 : sommé de consommer plus, obligé de se passer de tout. Il doit désirer ce qu'il ne peut plus s'offrir, bosser pour payer ce qu'il ne possédera jamais, s'endetter pour faire semblant d'avoir une vie normale. Le bonheur est toujours en rayon, mais sous réserve d'acceptation de votre dossier de crédit.

    Non, la société de consommation ne meurt pas. Elle entre dans sa phase nécrotique. Elle continue de vendre l'abondance pendant qu'elle organise la disette. Elle gave le désir d'images de prospérité pendant que le sol se dérobe. Le supermarché devient le décor d'une civilisation qui ne sait plus ce qu'elle produit, ni pour qui, ni surtout qui pourra encore payer.

    Et le Marché, ce grand chef d'orchestre, répète que tout est sous contrôle. Les gouvernements parlent de résilience, les banques centrales de normalisation, les boîtes de transformation, les médias de retour de la confiance. Tout le monde rassure tout le monde, dans un immeuble dont les fondations trempent déjà dans la piscine.

    Parce qu'on y va, doucement mais sûrement, vers le grand…

    SPLAAASH !

    La piscine des ténèbres de l'économie. Le moment où le toboggan débouche sur le vide. Les amortisseurs n'amortissent plus rien, la dette n'achète plus de temps, et les promesses de croissance ne cachent plus la contraction du réel.

    Pas de grand soir, sans doute. Plutôt une série de petits matins qui piquent : des lendemains de soldes sans marchandises, de crédit sans crédit, de croissance sans croissance. On découvrira ensemble, lentement, que le spectacle continue mais que les coulisses sont vides.

    Et quand tout le monde sera au bord du bassin, il faudra bien se rendre à l'évidence :

    personne n'a pensé à mettre de l'eau.

    Les nécros, serrez les ceintures. Le grand plongeon approche. Et contrairement à ce que promettent les pubs : ni remboursé, ni repris, ni échangé.

    Muzak 

    THE BEATLES - Helter Skelter [Official Video in HD] - YouTube

     

  • Nécronomie power

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