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neoliberalisme

  • Mutation climatisée

    no futur.jpgLe XXIe siècle ne commence pas. Il s’infecte. Il mute

    Quelque chose fuit dans les circuits. Une perte de réalité. Les anciennes cartes continuent d’être distribuées par les administrations, les universités, les partis, les banques centrales, mais le territoire qu’elles prétendent décrire s’est déjà déplacé. Les coordonnées héritées du siècle des États-nations, des usines géantes, des mobilisations de masse et des guerres totales fonctionnent désormais comme des logiciels fantômes tournant sur un matériel disparu. Les institutions parlent encore la langue d’un monde qui n’existe plus.

    Ce qui avance n’a plus la forme rassurante de la crise. La crise supposait un retour à l’équilibre. Une parenthèse. Une turbulence dans le mouvement général. Ce qui se déploie aujourd’hui est une mutation de l’environnement lui-même. Les conditions de fonctionnement du système sont en train de changer. Le climat, les flux énergétiques, les infrastructures, les formes du travail, les régimes de subjectivité : tout entre simultanément dans une zone de turbulence permanente.

    Le climat est le premier symptôme visible. La température agit comme un révélateur chimique. Elle rend lisible ce qui demeurait caché sous la surface des indicateurs économiques. Sécheresses. Inondations. Déplacements de populations. Effondrement de la biodiversité. La planète commence à répondre aux opérations qui lui ont été imposées depuis deux siècles. Mais la catastrophe écologique n’est pas un événement isolé. Elle est connectée à un réseau plus vaste de dérèglements.

    2008 n’a jamais vraiment pris fin.

    L’accident financier s’est propagé à travers les systèmes sociaux comme un virus dormant. Austérité. Démantèlement des protections collectives. Privatisations. Endettement. Précarisation. Les démocraties administrent leur propre épuisement en temps réel. Chaque réforme est présentée comme un remède ; chacune approfondit la maladie. Les gouvernements ressemblent à des équipes techniques chargées de maintenir une machine dont plus personne ne comprend le fonctionnement global.

    Pendant ce temps, les algorithmes poursuivent leur expansion silencieuse.

    La machine ne remplace plus seulement les muscles. Elle commence à absorber les fonctions cognitives elles-mêmes. Écriture. Analyse. Décision. Calcul. Classification. Les frontières qui séparaient le travail manuel du travail intellectuel se dissolvent dans un même continuum d’automatisation. Le capital découvre qu’il peut produire davantage tout en ayant besoin de moins en moins de producteurs. Contradiction fondamentale. Le système réduit précisément la source des revenus qui permettent d’acheter ce qu’il produit.

    La politique observe le phénomène depuis la rive.

    Elle parle de gouvernance pendant que les infrastructures temporelles du monde se recomposent. Plus les problèmes deviennent vastes, plus l’imagination collective se contracte. Une étrange claustrophobie historique s’installe. L’avenir cesse d’apparaître comme une destination. Il devient une menace statistique, une accumulation de scénarios défavorables, une succession de rapports d’experts. Les sociétés avancées vivent dans un présent perpétuel, suspendu comme une image gelée sur un écran défectueux.

    Depuis la fin des années 1970, le néolibéralisme fonctionne comme un programme automatique de gestion de crise. Chaque échec confirme sa nécessité. Chaque catastrophe justifie son approfondissement. Plus il échoue, plus il s’étend. Mécanisme autoréférentiel. Boucle de rétroaction. Système immunitaire devenu pathologie.

    Le marché colonise progressivement les dernières zones qui lui échappaient encore. Éducation. Santé. Relations sociales. Attention. Désir. Temps libre. Tout devient ressource exploitable, donnée extractible, marchandise potentielle. Les anciennes frontières entre économie et existence se dissolvent dans un même flux d’évaluation permanente.

    Les oppositions, elles aussi, semblent capturées.

    Une partie de la gauche regarde vers le passé comme un astronome observant une étoile morte. Elle invoque le compromis social-démocrate du XXe siècle sans voir que les conditions matérielles qui l’avaient rendu possible se sont évaporées. Croissance exceptionnelle. Énergie abondante. Expansion démographique. Hégémonie géopolitique occidentale. L’histoire n’effectue pas de marche arrière. Les infrastructures disparues ne reviennent pas sur simple décret.

    Le mouvement ouvrier conserve parfois une puissance défensive. Il ralentit certaines opérations. Il bloque certains flux. Mais il peine à formuler une architecture générale du futur. Les mouvements plus récents expérimentent quant à eux des formes horizontales, locales, moléculaires. Assemblées. Occupations. Réseaux temporaires. Intensités démocratiques réelles. Pourtant, la puissance distribuée rencontre souvent la cohérence systémique du capital comme une vague rencontre un barrage.

    Le moteur central demeure inchangé.

    Croître ou disparaître.

    Toute l’économie mondiale continue d’obéir à cet impératif élémentaire. La concurrence impose l’accélération. L’accélération exige l’innovation. L’innovation produit simultanément de nouvelles capacités et de nouvelles désintégrations. Les discours célèbrent la créativité tandis que les possibilités réelles semblent se réduire. Nous allons toujours plus vite dans un couloir toujours plus étroit.

    Le futur lui-même paraît avoir subi une compression.

    Keynes imaginait des semaines de travail réduites à quelques heures. Les machines devaient libérer l’humanité. Elles ont surtout multiplié les canaux par lesquels le travail envahit l’existence. Courriels. Notifications. Disponibilité permanente. Le temps libre devient une annexe du temps productif. La connexion continue remplace progressivement l’usine sans abolir la discipline.

    Les promesses technologiques du siècle précédent se sont elles aussi rétractées. Colonisation spatiale. Transformation radicale des modes de vie. Élargissement des capacités humaines. Toutes ces visions se dissolvent dans l’optimisation comportementale, les plateformes de consommation et l’amélioration marginale de produits déjà existants. Le progrès continue d’avancer, mais il semble avoir perdu sa destination.

    Pour autant, aucun retour nostalgique n’est possible.

    Le monde fordiste reposait sur ses propres dispositifs de domination : extraction coloniale, hiérarchies raciales, subordination des femmes, discipline industrielle. Son équilibre apparent était alimenté par des violences souvent invisibles à ceux qui en bénéficiaient. Ce passé ne constitue ni un refuge ni un modèle.

    La bifurcation devient alors visible.

    D’un côté, l’invention de formes post-capitalistes capables d’articuler automatisation, écologie, abondance matérielle et démocratie réelle. De l’autre, la poursuite de la trajectoire actuelle : fragmentation sociale, enclaves sécurisées, crises climatiques en cascade, gestion algorithmique de la pénurie.

    L’enjeu n’est plus seulement de corriger les dysfonctionnements du présent.

    Il s’agit de rouvrir le futur.

    De rétablir une brèche dans le mur du temps.

    Car ce qui menace aujourd’hui n’est pas uniquement l’équilibre des écosystèmes ou la stabilité des économies. C’est la capacité même d’une civilisation à imaginer ce qui n’existe pas encore.

     

  • Le désentrepreneurial

    société de contrôle,société disciplinaire,neoliberalisme,libéralisme,crise covid,coronavirus,stagdéflation,deflation,futurGilles Deleuze résumait ainsi le passage de la gouvernance disciplinaire au néolibéralisme contemporain : « L’homme n’est plus l’homme enfermé de sociétés disciplinaires, mais l’homme endetté de sociétés de contrôle. »

    Les néolibéraux ne concevaient plus l’ homoeconomicus comme le sujet de l’échange et du marché, mais comme un entrepreneur (de soi). Les techniques néolibérales ont été mises en place pour transformer le travailleur en « capital humain » qui doit assurer lui-même la formation, la croissance, l’accumulation, l’amélioration et la valorisation de « soi » en tant que « capital. Certes, le « travailleur  n’est plus considéré uniquement comme un simple facteur de production ; il n’est plus, à proprement parler, une force de travail, mais un capital-compétence, une « machine-compétences », qui va de pair avec un « style de vie, un mode de vie », une posture morale « entrepreneuriale » qui détermine une « forme de rapport de l’individu à lui-même, au temps, à son entourage, à l’avenir, au groupe, à la famille. Ainsi par un mécanisme de fausse valorisation de l’individu que l’on transforme en patron alors qu’il n’est de fait qu’auto-esclave, on optimise la productivité en diminuant les charges patronales, en développant une flexibilité, en éliminant les congés payés, les arrêtes maladie et tout ce qui faisait la sécurité du salariat. Tout ceci glissant vers la phase ultime l’Ubérisation et le paiement à la tâche.

     L’économie organise ainsi une précarisation économique et existentiel et qui est le nom nouveau d’une réalité ancienne : la prolétarisation, notamment des classes moyennes et des travailleurs des nouveaux métiers de ce qu’on appelait autrefois, avant l’explosion de sa bulle, la new economy et que l’on appelle maintenant les autoentrepreneurs ou les Ubérisés et autres employés de plateformes.

    Ce qui s’écroule avec la crise actuelle, c’est le projet politique de transformer tout le monde en « capital humain » et en entrepreneurs de soi. Transformer le travailleur en « capital humain » car ce sont les autoentrepreneurs qui ne sont ni libéraux, ni artisans ou commerçants qui sont en train de dégager massivement et sans que l’on puisse réellement les indemniser pour des pertes de chiffre d’affaire à part d’une somme dérisoire.

    Il faudra donc si l’on veut remplacer cette population et augmenter la productivité, en travaillant plus comme le souhaite le MEDEF, de nouveau recourir à des CDD à faible salaire et faire en sorte qu’avec des taux très faibles, ils puissent bénéficier du crédit.

     "Vous avez un tout petit salaire, ce n’est pas grave ! Endettez-vous pour acheter une maison, sa valeur augmentera et elle deviendra la garantie pour d’autres crédits. »

    Ce modèle, nous le connaissons. C'était celui des subprimes, c'était celui de la France des propriétaires de Sarkozy et je le décrivais longuement dans Crise et Mutation et que l’on peut résumer ainsi :

    « Salut les nouveaux esclaves ! »

  • Déflation Power et distanciation sociale du consommateur


    Une synthèse d’un excellent texte de mes amis déflationnistes de deflation.com que je partage évidemment.
    La pièce de Shakespeare Macbeth est réputée pour être maudite après avoir eu des acteurs mourants et des émeutes associées à diverses performances au cours des siècles. Dire le nom Macbeth à l’intérieur d’un théâtre est pensé pour être très mauvais karma et si les gens se réfèrent à elle comme «la pièce écossaise» ou «la pièce du Barde» pour éviter la malédiction.
    Nous nous demandons si le mot déflation va de la même façon que Macbeth. Dans un article de Bloomberg, un gestionnaire de fonds obligataires de premier plan a déclaré : « Il est probable que nous ayons une impression négative d’inflation dans les prochains mois... » Inflation négative ? Est-ce que prononcer le mot d est maintenant susceptible d’entraîner une catastrophe?
    Eh bien, je suppose que c’est peut-être un pas dans la bonne direction de reconnaître que la hausse et la baisse des prix ne sont pas réellement l’inflation et la déflation. L’inflation et la déflation devraient se référer strictement à l’expansion et à la contraction de l’argent et du crédit dans une économie, mais nous avons été conditionnés à ne penser qu’aux prix à la consommation dans ce contexte. Le gestionnaire de fonds en question mise gros sur le fait que les attentes de baisse des prix à la consommation, en particulier au cours de la prochaine année, sont trop extrêmes. Un autre stratège de premier plan pour une grande société de gestion d’actifs déclare dans un article : «Lorsque les restrictions de séjour à la maison sont supprimés, la demande va rugir en arrière. Les familles afflueront vers les restaurants, les magasins, les spectacles et les mini-pauses - tout sauf rester dans les maisons où ils ont été confinés. Dans de nombreux cas, les ménages auront accumulé des économies pour financer une telle frénésie.
    Nous sommes très heureux de prendre l’autre côté de ces positions. Le krach boursier de mars 2020, qui se détache directement des sommets de nombreux marchés, est le plus susceptible d’être le début d’un processus déflationniste plutôt que la fin. Les taux de défaut augmentent sur les marchés du crédit et la déflation de la dette du secteur privé est en cours. Cela, en soi, devrait maintenir la pression à la baisse sur les prix, mais considérez cela aussi - Lorsque les blocages vont se terminer, comment le stock de détail excédentaire qui aurait été en mouvement va maintenant se déplacer? La réponse.des prix plus bas. Comment les entreprises de voyages attirent-elles les gens à voyager? Des prix plus bas. 
    Le fait est que l’humeur sociale est en train de changer pour une tendance purement négative où les gens sont conservateurs et réticents. La distanciation sociale est un moyen idéal de décrire cette nouvelle tendance post-virus, négative et déflationniste.

    Comme je le dit souvent, je suis négatif en guise d’apéritif …