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NECRONOMIE - Page 8

  • Tous bipolaires

    neuro.jpgLe système respire par saccades. Il accélère. Il s'effondre. Il recommence. Une machinerie nerveuse qui ne connaît ni repos ni équilibre. Elle passe de l'euphorie spéculative aux chambres closes de la mélancolie, comme un organisme prisonnier de sa propre chimie. Les bulles ne sont pas des accidents : elles sont le carburant. Les crises ne sont pas des pannes : elles sont le rythme cardiaque de la machine.

    Le mot dépression n'a jamais quitté son territoire d'origine. Il désigne autant les courbes de la finance que les creux de l'âme. Les deux graphiques se superposent. Les marchés et les corps apprennent à battre à la même cadence.

    Aucun autre régime n'aura autant investi l'humeur humaine. Il ne produit pas seulement des marchandises ; il fabrique des états de conscience, des emballements, des épuisements, des élans sans objet et des fatigues sans fin. L'audace est exigée, le délire récompensé, puis soudain révoqué. Chaque victoire annonce une chute. Chaque chute prépare une nouvelle injonction à croire.

    Avec le postfordisme, quelque chose franchit un seuil. Le mal ne se montre plus en pleine lumière ; il circule dans les réseaux, les bureaux, les écrans, les horaires flexibles, les existences constamment disponibles. Une contamination discrète, persistante, presque administrative. Depuis les premières usines de la révolution industrielle, une onde souterraine progresse à travers les générations. Aujourd'hui, elle ne se cache plus : elle organise le quotidien.

    Les travaux d'Oliver James donnent à cette intuition une épaisseur statistique. Dans The Selfish Capitalist, il observe une augmentation spectaculaire des troubles psychiques Les chiffres ne racontent pas une anomalie ; ils dessinent la signature d'une époque où l'économie n'habite plus seulement les usines ou les banques, mais colonise les circuits les plus intimes de l'esprit.

     

     

  • No future is good future

    thumbnail (4)_edited.jpgLe capital n'a pas seulement domestiqué la machine. Il lui a appris la peur. Les circuits qui promettaient l'ouverture tournent désormais en cage. Chaque innovation naît déjà tatouée d'un brevet, d'une clause, d'un verrou juridique. Les monopoles ne produisent plus seulement des marchandises : ils produisent le réel autorisé. L'intelligence artificielle n'est pas la prophétie d'un cerveau collectif ; elle devient le douanier algorithmique d'un territoire privatisé.

    La concurrence ? Un vieux décor. Derrière le rideau, quelques opérateurs fusionnent les flux, aspirent les données, colonisent les imaginaires. Le capital ne dépasse plus ses contradictions ; il les consolide en infrastructures. La technologie n'accélère plus l'émancipation. Elle perfectionne la captivité.

    On nous avait promis que les gains de productivité libéreraient le temps. Nous héritons d'une accélération sans délivrance. Toujours plus de travail. Toujours plus longtemps. La durée de la vie devient l'alibi de la durée de l'exploitation. On invoque les statistiques démographiques comme un prêtre récite ses psaumes comptables. Pourtant chacun sait ce que signifient les décennies qui suivent soixante ans : les corps s'usent, les maladies chroniques s'installent, la mémoire elle-même commence à négocier avec l'oubli. Après soixante-dix ans, ce ne sont plus des carrières que l'on prolonge, mais des épuisements.

    Pendant ce temps, la révolution technologique se réduit à une cosmétique du confort. Commander une pizza sur une plateforme ou pousser la porte d'un restaurant ne change rien au pain, au fromage, à la faim. L'écran vend la vitesse comme une transcendance alors qu'il ne fait qu'optimiser la même consommation sous perfusion logistique. Les versions se succèdent. Les mises à jour prolifèrent. L'objet demeure identique. Une répétition industrielle maquillée en avenir.

    Le consommateur est nourri d'itérations. Le citoyen est mis en veille.

    Les plateformes sont devenues les véritables continents. Elles définissent les coordonnées du possible. Elles dessinent les frontières invisibles des comportements, des échanges, des désirs. Elles ne se contentent plus d'héberger le monde : elles compilent ses réflexes, éditent ses croyances, administrent ses dépendances. Leurs algorithmes sont les nouvelles grammaires du pouvoir.

    Mais aucune architecture n'est éternelle. Les réseaux de production, de finance, de logistique et d'information ne portent aucune fatalité métaphysique. Ils peuvent être réécrits. Reconfigurés. Détournés. Les mêmes infrastructures qui alimentent aujourd'hui la concentration pourraient demain distribuer l'abondance. Rien n'interdit leur mutation, sinon la conservation fébrile de ceux qui les possèdent.

    Le futur n'est pas mort. Il est retenu en otage.

    Le néolibéralisme n'a pas détruit seulement les protections sociales ; il a saboté l'imagination historique. L'avenir est devenu un produit déclassé, vendu en promotion permanente : davantage d'inégalités, davantage de conflits, davantage de chaos administré. Une apocalypse sous abonnement mensuel.

    Alors je reconnais ce vieux signal, celui qui revenait dans les couloirs de ma jeunesse. Le No Future. Mais il ne résonne plus comme un slogan punk. Il ressemble désormais au diagnostic clinique d'une civilisation qui a perdu la capacité de se projeter hors de sa propre reproduction.

    Et peut-être est-ce précisément là que quelque chose recommence.

     

  • Credit Amore

    ia.jpgDans une note passée presque inaperçue au milieu du vacarme des marchés, Arend Kapteyn, stratège mondial en chef chez UBS, rappelle une mécanique aussi simple que redoutable : l’impulsion du crédit n’est pas le crédit lui-même, mais sa variation. Une dérivée seconde. Une accélération. Tant que le crédit croît plus vite qu’hier, l’économie reçoit une poussée supplémentaire. Lorsqu’il ralentit, même en continuant d’augmenter, cette poussée disparaît et se transforme en frein.

    Aujourd’hui, l’impulsion mondiale du crédit atteint +1,3 % du PIB. Autrement dit, au cours des douze derniers mois, le système économique mondial a absorbé un supplément de crédit équivalent à 1,3 % de la richesse produite sur la planète par rapport à l’année précédente. Une injection massive, mais surtout un signal de dépendance.

    Car derrière ce chiffre se cache désormais un acteur unique : l’intelligence artificielle. Les investissements liés à l’IA constituent l’essentiel du moteur qui entretient cette accélération du crédit. Si ce flux venait à s’interrompre brutalement, l’impulsion mondiale basculerait mécaniquement en territoire négatif. Le moteur principal du cycle se transformerait alors en force de contraction, avec à la clé le risque d’une récession mondiale.

    Nous sommes ainsi entrés dans une phase inédite où l’IA ne domine plus seulement les marchés financiers ; elle soutient directement l’économie réelle. Cette année, les dix plus grandes capitalisations expliquent à elles seules l’essentiel de la progression du S&P 500. Mais le phénomène va plus loin : l’IA est devenue le point d’ancrage du crédit mondial, donc du cycle lui-même.

    Toute la question est désormais de savoir à quel moment les investisseurs commenceront à regarder derrière le rideau. Derrière les promesses de croissance exponentielle s’accumulent des engagements hors bilan qui se comptent en milliers de milliards de dollars. Tant que personne ne pose de questions, la machine avance. Mais lorsqu’un système dépend à ce point de l’expansion continue du crédit, la moindre interrogation peut devenir un événement macroéconomique.

    L’histoire financière enseigne que les bulles ne meurent jamais du manque d’argent. Elles meurent lorsque les créanciers commencent à demander des comptes.