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futur

  • Les dettes ne meurent jamais

    ipeg.jpgLa dette n’a pas de point de rupture

    On imagine toujours la dette comme une corde.

    Elle se tend.

    Elle se tend encore.

    Et puis, à un moment donné, elle casse.

    C’est rassurant.

    Une mécanique simple.
    Une dette trop élevée.
    Des investisseurs qui commencent à demander des taux trop élevés.
    L’État qui ne peut plus payer.
    Défaut.

    Fin du film.

    Mais la finance moderne ne fonctionne plus comme ça.

    Il n’y a pas nécessairement de mur.

    Il y a des portes.

    Et derrière chaque porte, une autre façon de faire payer quelqu’un.

    Le gouvernement peut refinancer.

    Il peut emprunter pour rembourser ce qu’il devait déjà.

    La dette devient une dette nouvelle.

    Le problème est repoussé dans le temps, transformé en calendrier.

    L’inflation peut ensuite faire le travail.

    Elle ne détruit pas la dette.

    Elle détruit une partie de sa valeur réelle.

    Le créancier reçoit son argent.

    Simplement, l’argent reçu n’achète plus la même quantité de réalité.

    On appelle cela inflation.

    C’est plus élégant que confiscation.

    Il reste les impôts.

    Puis les dépenses.

    Puis les services publics.

    Puis les retraites.

    Puis tout ce qui peut encore être présenté comme une dépense « responsable ».

    Le vocabulaire change.

    La mécanique, non.

    On peut également réglementer.

    Obliger certaines institutions à détenir des obligations d’État.

    Créer une demande administrative pour une dette qui ne trouverait peut-être plus spontanément suffisamment d’acheteurs.

    La banque centrale peut intervenir lorsque le marché commence à se figer.

    Elle fournit de la liquidité.

    Elle achète.

    Elle rassure.

    Elle stabilise.

    Elle gagne du temps.

    Toujours du temps.

    C’est probablement la ressource la plus importante du système financier.

    Pas l’argent.

    Le temps.

    Le FMI a identifié plusieurs mécanismes historiquement utilisés pour réduire ou absorber les lourds fardeaux de dette :

    la croissance économique,
    l’ajustement budgétaire,
    l’inflation,
    la restructuration,
    la répression financière.

    Cinq portes.

    Aucune ne conduit véritablement à l’effacement du problème.

    Elles conduisent ailleurs.

    La croissance permet de rendre la dette supportable.

    L’austérité réduit ce qui peut être dépensé.

    L’inflation réduit ce qui peut être remboursé en termes réels.

    La restructuration modifie les conditions du contrat.

    La répression financière contraint le système à continuer de financer l’État.

    La dette ne disparaît donc pas nécessairement.

    Elle change de forme.

    Elle change de détenteur.

    Elle change de durée.

    Elle change de victime.

    C’est là que se trouve le véritable mécanisme.

    Le point de rupture n’est pas fixe.

    Parce que le système peut déplacer la contrainte.

    Lorsque les marchés deviennent trop exigeants, la politique intervient.

    Lorsque la politique devient trop coûteuse, l’inflation intervient.

    Lorsque l’inflation devient politiquement insupportable, la réglementation intervient.

    Lorsque la réglementation ne suffit plus, la banque centrale intervient.

    Et lorsque tout cela devient visible, on invente un nouveau mot.

    Stabilité.

    Le système financier moderne n’est donc pas construit pour éviter la crise.

    Il est construit pour la prolonger.

    Pour transformer une rupture en transition.

    Un défaut en restructuration.

    Une confiscation en inflation.

    Une contrainte en réglementation.

    Une faillite en liquidité.

    La contrainte existe toujours.

    Mais elle peut être déplacée.

    C’est toute la différence entre mourir et être maintenu en vie.

    Le système ne guérit pas.

    Il refinance ses symptômes.

    Et tant que quelqu’un accepte encore de porter la dette, la machine peut continuer.

    Pas éternellement.

    Mais suffisamment longtemps pour que plusieurs générations puissent croire qu’il existe encore une solution.

    La Kritik s’arrête toujours au seuil du Marché.

     

    •  
  • La fin d'une idée zombie

    russe.jpg

     

    LORSQUE L ON VEUT TUER UN ZOMBIE, IL FAUT TUER LA TËTE (DETTE)

    The dead don’t die….

     

    La crise de la démocratie libérale n’est pas née d’un seul événement, ni même d’une rupture clairement identifiable. Elle s’est formée lentement, par sédimentation, au fil de plusieurs décennies, jusqu’à devenir presque imperceptible à ceux-là mêmes qui en étaient les contemporains.

    Tout avait commencé, en apparence, par une promesse. À la fin du dernier millénaire, la pensée néolibérale avait installé au cœur du discours économique une idée aussi simple que commode : celle du « ruissellement ». Il suffisait, disait-on, de laisser prospérer l’économie et d’enrichir ceux qui se trouvaient au sommet pour que, tôt ou tard, les bénéfices de cette prospérité descendent vers les couches inférieures de la société.

    La richesse devait couler vers le bas comme une eau généreuse, franchissant les étages de la société jusqu’à atteindre ceux qui en avaient le moins.

    Pour les classes populaires, cette promesse ressemblait pourtant, dès l’origine, à une mauvaise plaisanterie. Car elles savaient déjà que la richesse ne ruisselle pas spontanément : elle se concentre, elle s’accumule, elle se protège. Et tandis qu’on leur demandait d’attendre les bienfaits d’une prospérité dont elles ne percevaient guère que les contraintes, l’écart entre les sommets et les profondeurs continuait de se creuser.

    Longtemps, les classes moyennes purent encore croire que cette mécanique finirait par fonctionner. Elles en furent progressivement détrompées. Le krach des valeurs technologiques, en 2000, puis surtout la grande crise financière de 2008, vinrent fissurer ce qui restait de crédibilité à la promesse.

    À partir de là, le doute ne fut plus seulement celui des plus modestes. Il gagna le centre même de la société.

    La promesse du ruissellement avait cessé d’être une espérance. Elle apparaissait désormais pour ce qu’elle était devenue : le récit d’un système qui demandait à ceux d’en bas de patienter, tandis que ceux d’en haut continuaient d’accumuler.

    Et c’est peut-être là que commence véritablement la crise démocratique : au moment où une société cesse de croire que les règles communes sont faites pour tous, et que l’avenir auquel on lui demande de consentir sera aussi le sien.

  • Entre démons, fantômes et zombies

    zombie.jpgDans le sillage des crises successives qui, depuis quelques années, fissurent l’édifice de la société mondiale, quelque chose d’ancien semble remonter à la surface. À mesure que s’effondre la certitude d’un monde maîtrisable, le vieux réflexe autoritaire reprend ses droits. Il porte aujourd’hui des visages familiers : celui de Trump, entre autres, mais derrière ces figures se dissimule une mécanique beaucoup plus profonde.

    Car le phénomène est, dans son principe, d’une simplicité presque sinistre.

    Lorsque les marchés financiers vacillent, lorsque les monnaies tremblent, lorsque surgit une pandémie et que les frontières invisibles de la vie quotidienne se referment, ce n’est pas seulement l’économie ou la santé qui sont frappées. C’est la croyance même en notre pouvoir sur le monde. Une sensation obscure s’installe : celle d’être devenu la proie de forces qui nous dépassent, de puissances sans visage dont les décisions peuvent, en un instant, bouleverser l’existence de millions d’individus.

    L’homme moderne découvre alors, avec une stupeur qu’il préfère ne pas nommer, qu’il n’est pas maître de la machine qu’il a lui-même construite.

    Et pourtant, au cœur même de cette dépossession, le dogme demeure intact. Le capitalisme, son mode de vie, ses hiérarchies et ses nécessités supposées naturelles continuent d’être présentés comme l’horizon indépassable. Le système ne saurait être mis en accusation ; il faut donc chercher ailleurs la cause du mal.

    C’est ici que surgit la vieille opération de transmutation politique.

    La misère produite par une mécanique impersonnelle reçoit soudain un visage. La contradiction devient complot. La violence structurelle devient faute individuelle. Aux yeux de celui qui cherche une cause à son désarroi, il faut des coupables : étrangers, élites, bureaucrates, minorités, traîtres, parasites ou dirigeants prétendument incapables. Peu importe finalement leur identité. L’essentiel est qu’ils puissent être désignés.

    Ainsi naît la fiction consolatrice d’un ennemi responsable de tout.

    L’autoritarisme de droite prospère précisément dans cet interstice : entre la peur véritable et l’explication imaginaire qui lui est offerte. Il conserve intact le sanctuaire du capital tout en promettant de purifier le monde de ceux auxquels il attribue ses propres souillures.

    La foule retrouve alors quelque chose qu’elle croyait avoir perdu : non pas le contrôle, mais le sentiment du contrôle.

    Il suffit pour cela de nommer l’ennemi, de lui prêter une volonté maléfique et de promettre son châtiment. La catastrophe, devenue incompréhensible, acquiert ainsi une dramaturgie. Le chaos reçoit ses démons ; l’impuissance, son rituel ; la colère, son objet.

    Et tandis que le système demeure debout dans l’ombre, on organise la chasse aux fantômes.